mercredi 20 août 2008

Intermédiaire V

Les lampadaires du tunnel caressaient l'intérieur du taxi, régulièrement. Se reposant sur l'appui-tête, la femme d'âge mûr ne réagissait pas, plongée dans ses pensées, bercée par les vibrations du véhicule. Elle goûtait enfin à ses premières véritables vacances depuis presque cinq ans. Elle riait jaune quand on lui affirmait que traverser l'Atlantique en classe Affaires lui permettait de souffler. Elle en avait assez, de bourlinguer son corps et son esprit de l'autre côté du globe. Et travailler à Londres, oh oui, quel pied !...

Elle avait atterri à Copenhague pour déposer quelques dossiers au siège social, bavarder avec deux-trois collègues autour d'un caffè latte ; tout de même, elle n'avait qu'une idée en tête : courir, vite, et loin. Mais les règles de bienséance, on s'en doute, ne pouvaient être transgressées.

La lumière extérieure la frappa en plein visage, lui fermant instinctivement les paupières, le temps à ses nerfs optiques de s'adapter. Elle en profita, bien qu'inconsciemment, pour chasser ces menus et dérisoires événements.

Apercevant la côte de son pays, elle dit, sur un ton heureux mâtinée de fatigue :

- Hej, Svérige (1).

Le chauffeur la regarda dans le rétroviseur, et lui demanda, perspicace, en suédois teinté d'un accent danois, si cela faisait longtemps qu'elle n'était pas venue à Malmö. Le femme lui répondit, et le chauffeur partit dans un monologue qu'elle ponctuait de ja et de nej. Ça fait partie de leur boulot, aux chauffeurs de taxis, de parler ; quel que fût l'endroit du monde où elle allât.

Elle regarda la mer bleue et profonde, riche en oxygène et en poissons, de l'Öresund, ce détroit où son père l'emmenait pêcher avec son petit frère. Le soir, quand elle rentrait, fière avec une grosse prise, grognon si bredouille, elle tenait à aider sa mère à écailler et vider les poissons ferrés.

Les rayons de soleil jouaient avec les haubans, battant musicalement le taxi ; le regard de la femme scintillait ; le chauffeur s'était tu, comprenait que sa cliente souhaitait savourer son retour en silence.

Doucement, elle pivota sa tête, de sorte qu'elle pût voir à travers la vitre du toit le direct pour Saint-Pétersbourg.

- Hej, murmura-t-elle.

Ces vacances arrivaient à point nommé.


1 : Salut, Suède. Littéralement

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