mercredi 29 octobre 2008

Intermédiaire XXIV

Alors que je m'éloigne de l'hôtel, quelqu'un me hèle :
- Monsieur V. ! Monsieur V. ! Attendez ! Votre courrier !
Le brave s'approche de moi, tout essoufflé, et me tend une liasse d'enveloppes. Je le remercie verbalement et par un billet de cent roupies.
Mon taxi me dépose à Chennai Egmore (1), où m'attend le train en partance pour Râmeshvaram. Il est naturellement bondé ; le trajet verra les wagons débarquer et embarquer une quantité invraisemblable d'individus ; j'ai pu observer les différences comportementales dans les transports en commun entre l'Inde et le Japon, sur la base du nombre tout aussi impressionnant de personnes (quelque sociologue doit s'être penché sur la question) ; impossible d'avoir un wagon réservé aux femmes en Inde, par exemple.
Et j'ai la place et le temps pour décacheter ces lettres reçues in extremis.
« Cher Monsieur V. Anand... » Un courrier de mon banquier ; pas très engageant ; étrange le fait de se voir donner du Cher Monsieur, sitôt un bon pécule placé, après l'anonyme Cher client.
« Mister V. Anand... » Une missive d'un admirateur ; au vu de la pauvreté de son vocabulaire anglais, j'estime qu'il doit être Français ou Étasunien. Il en a oublié son adresse d'expédition.
La suivante m'intéresse davantage lorsque je lis deux kanjis familiers qui retiennent immédiatement mon attention : 囲碁, signifiant « jeu de go ». Absorbé par ma lecture, je ne tarde pas à faire abstraction des cahots du train bringueballant. La lettre est émise sans surprise par la Nihon Ki-In (2).
Je me redresse et m'appuie sur le dossier du banc ; par la fenêtre légèrement opacifiée par la crasse, les paysages défilent ; le soleil illumine les petits lacs et les rizières, les routes que l'on devine poudreuses serpentent avec la vitesse et la perspective.
La Nihon Ki-In a décidé l'organisation d'un tournoi exceptionnel, doté d'un prix tout aussi exceptionnel. Ce prix consiste en un goban en kaya, de bols en acajou, de pierres blanches en marbre blanc du Rajasthan et de pierres noirs en diamants noirs (3) du Brésil. Je n'ai pas pris la peine de jeter un œil à l'estimation de cette œuvre d'art - une fortune indécente, au regard de l'enjeu.
Cinq rencontres entre moi et mon adversaire légendaire, Shotaro Kaneda (4).
Ils souhaitent de manière absolue – c'en est pitoyable – un vainqueur pour nous départager. Cela fait des années que nous ne pouvons, Kaneda et moi-même, ne délivrer que des parties nulles (des jigo, dans le jargon). Il est vrai que nos rencontres se sont espacées, et que chacune d'entre elles revêt dès lors un caractère fort excitant pour les initiés. Un journaliste chinois (oui, chinois !) nous a comparés à Hei-Zi et Bai-Zi, les deux mythiques dragons créateurs du jeu, se livrant la même partie depuis des millénaires, puisque immortels et infiniment patients !

Mais je m'aperçois qu'à rêvasser, je perds la notion du temps ; je ne suis concentré à l'extrême que pendant une partie de go ; nous avons bien avancé, nous sortons de Madurai ; au sud-est, Râmeshvaram, terminus de mon train – en Inde. Je me rends au Sri Lanka ; chez moi.
Je suis né à Ratnapura, la Cité des Gemmes ; mon père était un marchand de poids et très reconnu de ce commerce juteux ; par ailleurs il est probable qu'il ait eu affaire avec des traders plus que louches, et je n'ai nullement cherché à l'exonérer de ces erreurs. Comparativement à des centaines de milliers de mes compatriotes, je n'ai donc pas eu à me plaindre de ma jeunesse. Jours bénis que ceux passés à folâtrer en vue du Samanalakanda, où ma famille, à Maskeliya (5), possédait une maison de villégiature.
En grandissant, mon père ne voulut pas que je rentre dans son circuit ; j'étais pourtant l'aîné des neuf frères et sœurs. Me protéger contre son gagne-pain peu recommandable n'empêcha pas de faire la connaissance de quelques-uns de ses « collègues », des Thaïlandais, qui s'adonnaient, entre autres activités dont j'ignorais heureusement l'existence, au Mahjong (6). Un jour que je les voyais s'enthousiasmer sur une partie, l'un des observateurs avec qui j'avais sympathisé, percevant mon intérêt pour leurs exclamations magiques à mes oreilles (« Chow ! » « Pung ! ») m'entraîna à part afin de m'initier à un jeu, que dis-je, « un art » qui requérait, soi-disant, « davantage de qualités stratégiques que le meilleur joueur d'échecs du monde » n'en possédât. Pas moins ! La curiosité surpassant ma méfiance, je ne le regrettais aucunement ; ce n'est qu'après-coup que je sus qu'il m'avait offert un des plus grands moments de ma vie. Il découvrit d'une étoffe un goban ; patiemment, il m'expliqua les règles ; nous commençâmes bien évidemment en 9x9 (7).
Totalement obsédé par ce jeu, je fus pour un mois à assimiler les subtilités du go ; subtilités qui, à mon grand plaisir, en appelèrent d'autres. La philosophie du go m'imprégnait lentement, sûrement ; le groupe de Thaïlandais n'étanchait plus ma soif de victimes ; mon initiateur contacta un gros bonnet japonais à Colombo, que je battais de nombreuses fois. Anéanti par mes facultés stratégiques, il prit rendez-vous avec mes parents ; ce qu'il leur expliqua les dépassa : il souhaitait ardemment m'aider à devenir un insei (8) à Tōkyō, pour une période d'une année ! Avoir la chance d'étudier à l'étranger convainquit finalement mes parents.
Une année au Japon ! Je découvris qu'il y existait une ligue professionnelle, de même qu'en Chine et en Corée. Rares étaient les insei en-dehors de ces trois pays ; c'est toujours le cas, présentement. A vrai dire, je n'avais rien à perdre. La Nihon Ki-In, sondant un potentiel que malgré ma modestie je dois qualifier de remarquable, voulut me conserver. Je m'y procurais une réputation de jeune fou, d'« exotique » ; à l'époque, je désirais très certainement secouer les piliers en vigueur ! Je ne me suis pas trop mal débrouillé, tout compte fait.
Car je m'y plus tellement, que je ne ressentais pas réellement le besoin de rentrer à Ratnapura ; la deuxième raison étant ma peur chronique de voyager en avion – je ne l'expérimentais qu'à l'aller ! Pour retourner au pays, je prenais une fois l'an, pour un bon mois de vacances, les moyens délivrés par la navigation maritime.
Après un tournoi remporté de haute volée, je devenais enfin professionnel. Et ma carrière put dorénavant décoller. Je me confrontais à la mine désabusée des autres joueurs qui, condescendants vis-à-vis des amateurs nouvellement montés en catégorie supérieure, ne s'en préoccupaient guère. Mais le respect vint rapidement, ou du moins une forme de sérieux à mon encontre, lorsque je remportais le titre Hon'inbō (9). Vous ne pouvez vous figurer le coup de tonnerre que cela représentât pour ce pays. Quoi, un gaikokujin (10) ! Gagner le Hon'inbō ! Certains crurent ma victoire acquise par « la déstabilisation » que la couleur de ma peau pouvait avoir entraîné chez mes adversaires !
Je ne me suis pas arrêté à ce titre-là, vous comprenez bien. Et les voix disgracieuses émirent moins d'objections. C'est une longue histoire, qui m'ennuie quelque peu.

Je marche sur le quai et sort de la gare de Râmeshvaram. Les embruns caressent mes joues, le sel mes papilles gustatives. Je ne pleurais jamais après une défaite. De nombreux taxis sont là, à nous attendre, voyageurs. Leurs petites affaires demeureront profitables jusqu'à ce que quelqu'un de haut placé veuille ordonner la rénovation de la voie ferroviaire (11), jusqu'à Dhanushkodi. Ensuite, le ferry...
J'avais rencontré Kaneda par des amis communs ; plus vous rencontrez de joueurs, plus vous apprenez, tel est mon credo. Nous ne sûmes jamais qui avait demandé à jouer sans komi (12) (un avantage sur le goban que nous déclarons déloyal : y a-t-il compensation pour le joueur noir, aux échecs ?), comme cela se fit pendant des siècles, mais en alternant noir et blanc, nos parties se dénouaient systématiquement par un match nul. Nos rencontres acquièrent une certaine renommée, tandis que nous développions des stratégies de plus en plus agressives, l'un contre l'autre, avec un acharnement démesuré ; aucune solution possible, nous nous annihilions mutuellement.
La renommée se mua en une passion muette toute japonaise pour nos neutralisations respectives. Or, cerise sur le riz au lait, nous nous étions jurés que nos parties, lors des compétitions officielles, ne vaudraient rien, à nos yeux, car entachées du komi. Nous ne nous affrontâmes jamais en compétition officielle, nous n'en eûmes pas le temps : le hasard permit de nous éviter le temps que Kaneda retourne dans son pays d'origine. Immigré coréen de troisième génération, il intégra la Hanguk Kiwon (13). Les années aidant, nos matchs nuls devinrent fameux des deux côtés de la mer du Japon, ainsi qu'au sein du microcosme mondial du go. Un tel degré d'irréalité fut atteint que, vous le constatez, la Nihon Ki-In s'empresse de vouloir consacrer un vainqueur, histoire de désamorcer ce nœud parasite.

Des vagues s'écrasent contre la coque du ferry ; cette traversée est le moment le plus magique de mon retour, parce que nous frôlons le Ram Situ, le Pont de Rāma, cette chaîne de bancs de sable, cordon reliant symboliquement l'Inde et le Sri Lanka. J'ai un frisson toutes les fois que je le vois. Le Rāmāyaṇa (14) est une histoire que ma mère me racontait au lit, et maintenant, à l'aube de mes soixante-six ans, cela me manque terriblement. L'eau qui balance le bateau me berce intérieurement ; les rayons solaires réchauffent ma peau, bien lisse pour mon âge ; au fond de moi, je suis encore un petit garçon, et j'en mesure aujourd'hui la valeur, à l'aune de notre époque.
J'accepterai ce tournoi.
Mais pas pour la récompense, non, uniquement pour revoir mon vieil ami.


1 : Chennai (anciennement appelé Madras) est la capitale de l'État du Tamil Nadu, en Inde du sud. Chennai Egmore est une des deux gares de la ville ; celle-ci pourvoie les gares du territoire du Tamil Nadu, et la gare de Chennai Central est à vocation nationale, ayant des lignes pour Delhi, Calcutta, Bombay, Bangalore...
2 : la Nihon Ki-In est également connue sous le nom d'Association japonaise de go ; c'est la principale organisation de go du pays. Elle donne les dan (rang) et des diplômes aux amateurs et supervise le monde professionnel. L'autre principale organisation japonaise est la Kansai Ki-In
(qui faisait partie intégrante auparavant de la Nihon Ki-In).
3 : un goban est le meuble où se jouent les parties de go. C'est bien plus qu'un simple plateau, c'est une table. Le tablier de jeu est un dallage de 18 carrés (quoique pas tout à fait, il y a une différence de l'ordre du millimètre selon le côté) sur 18, ou 19 lignes sur 19. Le kaya est le bois symbolique que les Japonais affectionnent particulièrement pour la confection des goban, bois très onéreux. Les bols servent bien sûr à conserver les pierres. Les diamants noirs sont d'autant plus rares qu'ils sont pour l'immense majorité de ceux trouvés d'origine extraterrestre !
4 : clin d'œil à un personnage principal du manga Akira.
5 : le Samanalakanda ou Sri Pada en singhalais, ou Pic d'Adam, est une montagne culminant à 2243 mètres d'altitude (mais n'est pas le point culminant du Sri Lanka), et est sacrée pour de nombreuses religions. Samanalakanda signifie la « montagne aux papillons ». Maskeliya est la ville qui se situe aux pieds de ce mont.
6 : fameux jeu chinois, qui se pratique avec des dominos plus élaborés.
7 : les pierres du go se placent sur les entrecroisements des lignes. Sur certains d'entre eux, on retrouve des points noirs. Ces points noirs permettent aux joueurs débutants de s'entraîner sur des territoires de jeu plus petits, et ainsi effectuer des parties plus rapides. 9x9 et 13x13 sont également des territoires utilisés pour des compétitions officielles, en partie rapide. Les parties principales se jouent donc en 19x19.
8 : insei est le nom que l'on donne officiellement aux joueurs de go souhaitant devenir professionnels.
9 : une (sinon la) des sept plus lucratives compétitions officielles, doté d'un fort prestige.
10 : signifie littéralement « personne d'un pays extérieur », c'est-à-dire de tout pays hormis le Japon ; à ne pas confondre avec gaijin, « personne de l'extérieur », qui désigne plus particulièrement les Blancs, et connoté péjorativement.
11 : détruite par un cyclone ; en 1965 !
12 : le komi est la compensation du handicap de commencer avec les pierres noirs. Il permet de départager lors de matchs nuls, puisque quel que soit sa valeur, qui diverge selon les pays, on lui attribue un demi-point en plus, demi-point impossible à obtenir au cours d'une partie.
13 : nom de la ligue professionnelle coréenne de go.
14 : le Pont de Rāma doit son nom au récit du Rāmāyaṇa, grand texte indien. En effet, le héros, qui doit délivrer sa femme enlevée par un démon, demande l'aide du dieu singe pour qu'il appelle ses semblables afin de concevoir un pont reliant l'Inde au Sri Lanka, à l'aide de cette même population simiesque !

Aucun commentaire:

Oui, ce journal électronique recèle de textes qui sont malgré tout ma propriété. Si vous souhaitez en utiliser un, contactez-moi grâce à l'adresse suivante : sacred.fire.blogspot@gmail.com
Merci !
Yohann ©®™☺☼♥♫≈(2003-2009)