mercredi 11 novembre 2009
Au réveil
Qu'en est-il de ces matinées, tandis qu'une pluie fine bat doucement les tuiles des toits, alors que dans nos draps, au réveil, nous avons développé une infinie acuité au bruit ; le doigt caressant le tissu renvoyant une image cotonneuse de neige ; le timide grincement des os au moment de se repositionner ; le son râpeux du revers de la main frottant les poils de barbe naissants ; me murmurant doucement mais clairement : « Non, tu n'es pas sourd. » ?
mercredi 4 novembre 2009
Danse transitoire
Je dévale un sentier qui m'amène dans les bois et qui m'est familier depuis que j'ai emménagé à Pluguffan. Il est bien plus long que dans la réalité, je bondis dans son lacet étroit comme un cabri. Je suis en pyjama et en robe de chambre. Je ne sais pas ce que je porte aux pieds. Soudain, quelqu'un, ou plutôt une forme humaine élancée, sensiblement opaque, de teinte verte mais verte du feuillage environnant, me dépasse non loin en sens inverse. Je m'arrête, elle aussi. Je ne la distingue qu'à peine, mais elle est présente, et nous nous observons, et lors de cette observation réciproque silencieuse, ce fut comme si nous avions échangé plus que nous ne nous serions épuisés à le faire en paroles. Nous nous détournons et reprenons notre chemin au même instant.
En bas, dans l'encaissement recouvert de feuilles de châtaignier mortes, au bord du Ruisseau, m'attendent Gaëtan et Loïc ; ce dernier tient un arc avec une flèche encoché qu'il jette au loin, pensant une chasse terminée. Nous traversons le Ruisseau et remontons le relief par l'autre versant ; le sol est doux et spongieux, une mousse moelleuse a envahi le sol.
Il n'y a plus d'arbres autour de nous, seuls ceux qui délimitent le champ dans lequel nous nous situons maintenant. Le ciel possède ce bleu profond du crépuscule du soir, d'où percent quelques étoiles. La pente se fait moins raide. Devant nous, un attroupement festif s'est rassemblé aux abords de plusieurs foyers, et des musiques vaguement électroniques nous parviennent. Je m'avance dans ce qui m'a tout l'air d'une rave party improvisée. Des individus se bousillent les tympans en dansant à quelques centimètres des baffles géantes. J'ai perdu Gaëtan et Loïc, ils ne doivent pas être très loin.
Pris dans le rythme de la musique, je me mets aussi à danser. Et je bouge, et les pieds et les bras et le tronc et la tête et les jambes ; je ne fais pas attention à ce qui m'entoure, quand je danse, j'ai les yeux souvent fermés, car je communique davantage avec moi-même qu'avec autrui ; c'est un tort, car la danse est un langage, et je vois que certains me regardent danser, d'autres m'ont rejoint, plus de filles que de garçons. Je sue, toujours en robe de chambre. Je me vois souriant, illuminé par les feux éparpillés alors que la nuit noire a posé son voile, continuant à danser, si l'on peut appeler ainsi mes gesticulations. Mais cela n'a pas d'importance, car je me sens bien, dans une paix intérieure.
En bas, dans l'encaissement recouvert de feuilles de châtaignier mortes, au bord du Ruisseau, m'attendent Gaëtan et Loïc ; ce dernier tient un arc avec une flèche encoché qu'il jette au loin, pensant une chasse terminée. Nous traversons le Ruisseau et remontons le relief par l'autre versant ; le sol est doux et spongieux, une mousse moelleuse a envahi le sol.
Il n'y a plus d'arbres autour de nous, seuls ceux qui délimitent le champ dans lequel nous nous situons maintenant. Le ciel possède ce bleu profond du crépuscule du soir, d'où percent quelques étoiles. La pente se fait moins raide. Devant nous, un attroupement festif s'est rassemblé aux abords de plusieurs foyers, et des musiques vaguement électroniques nous parviennent. Je m'avance dans ce qui m'a tout l'air d'une rave party improvisée. Des individus se bousillent les tympans en dansant à quelques centimètres des baffles géantes. J'ai perdu Gaëtan et Loïc, ils ne doivent pas être très loin.
Pris dans le rythme de la musique, je me mets aussi à danser. Et je bouge, et les pieds et les bras et le tronc et la tête et les jambes ; je ne fais pas attention à ce qui m'entoure, quand je danse, j'ai les yeux souvent fermés, car je communique davantage avec moi-même qu'avec autrui ; c'est un tort, car la danse est un langage, et je vois que certains me regardent danser, d'autres m'ont rejoint, plus de filles que de garçons. Je sue, toujours en robe de chambre. Je me vois souriant, illuminé par les feux éparpillés alors que la nuit noire a posé son voile, continuant à danser, si l'on peut appeler ainsi mes gesticulations. Mais cela n'a pas d'importance, car je me sens bien, dans une paix intérieure.
jeudi 22 octobre 2009
En suspension
J'ai vu Bordeaux du ciel, ce soir-là, mais si j'avais réfléchi sur la manière dont j'ai entraperçu les toits de la ville au soleil couchant, je m'en serais certainement abstenu. M., le copain de H., tenait absolument à me faire monter avec lui dans une sorte de manège tournoyant, manège au nom menaçant mais que j'ai préféré effacer de ma mémoire, situé sur la place des Quinconces, lieu d'une fête foraine.
Les caractéristiques de l'engin pouvaient passablement m'aider à douter de l'aventure : la nacelle au bout de la longue tige montait jusqu'à soixante mètres ; la vitesse de balancement pouvait atteindre les 120 km/h ; il était question de se prendre une accélération de 4 G dans la tronche (c'est-à-dire quatre fois son poids à supporter). Mais même ça ne nous pas empêché de s'installer dans la nacelle. Je pense que si nous l'avions vu en action de près avant de grimper, j'aurais reconsidéré la chose. H. ne nous a pas accompagné.
J'ai compris que j'allais en baver non pas quand je regardais la plaque de tôle quelques instants auparavant sur laquelle nos pieds étaient posés descendre, non pas après le premier brusque balancement en avant ; non, ce fut au moment où nous étions en suspension à la suite du retour en arrière du premier balancement, alors que j'observais avec terreur le sol, parfaitement perpendiculaire, simplement retenu par une ceinture.
Cela se passait si vite... D'un autre côté, je souhaitais que le manège s'arrêtât immédiatement. J'ai senti mon estomac valdinguer à l'intérieur puis je l'ai perdu. Je hurlais comme jamais pendant que M. rigolait à mes côtés. Je crois que j'ai injurié quelqu'un en lâchant un « Sa mère la pute ! », me rapporta M., parce qu'un guignol a apparemment pris le temps de répondre qu'on « n'insultait pas sa mère. » M'en fous.
La machine avait calculé plusieurs stabilisations de la nacelle à ces fameux soixante mètres de hauteur ; c'est là que j'ai admiré l'étendue de Bordeaux (du moins sa rive gauche) et que j'ai saisi que nous pouvions saluer les pigeons perchés sur la statue du Monument aux Girondins. D'aucuns savoureraient ; pas moi. J'en ai eu des étoiles dans les yeux alors que nous retournions violemment en arrière. Car c'est la pire pensée qui me fut passée ans les derniers neurones encore soutenus par la lucidité : les deux secondes immobiles là-haut ne laissaient aucun répit, car derrière il fallait redescendre.
J'étais blanc comme de la lessive en poudre et peu stable sur mes guiboles, mais je l'avais fait. Une seule fois. Jamais plus. Tout comme la descente en rappel du rocher de l'Impératrice. Une seule fois. Jamais plus.
Les caractéristiques de l'engin pouvaient passablement m'aider à douter de l'aventure : la nacelle au bout de la longue tige montait jusqu'à soixante mètres ; la vitesse de balancement pouvait atteindre les 120 km/h ; il était question de se prendre une accélération de 4 G dans la tronche (c'est-à-dire quatre fois son poids à supporter). Mais même ça ne nous pas empêché de s'installer dans la nacelle. Je pense que si nous l'avions vu en action de près avant de grimper, j'aurais reconsidéré la chose. H. ne nous a pas accompagné.
J'ai compris que j'allais en baver non pas quand je regardais la plaque de tôle quelques instants auparavant sur laquelle nos pieds étaient posés descendre, non pas après le premier brusque balancement en avant ; non, ce fut au moment où nous étions en suspension à la suite du retour en arrière du premier balancement, alors que j'observais avec terreur le sol, parfaitement perpendiculaire, simplement retenu par une ceinture.
Cela se passait si vite... D'un autre côté, je souhaitais que le manège s'arrêtât immédiatement. J'ai senti mon estomac valdinguer à l'intérieur puis je l'ai perdu. Je hurlais comme jamais pendant que M. rigolait à mes côtés. Je crois que j'ai injurié quelqu'un en lâchant un « Sa mère la pute ! », me rapporta M., parce qu'un guignol a apparemment pris le temps de répondre qu'on « n'insultait pas sa mère. » M'en fous.
La machine avait calculé plusieurs stabilisations de la nacelle à ces fameux soixante mètres de hauteur ; c'est là que j'ai admiré l'étendue de Bordeaux (du moins sa rive gauche) et que j'ai saisi que nous pouvions saluer les pigeons perchés sur la statue du Monument aux Girondins. D'aucuns savoureraient ; pas moi. J'en ai eu des étoiles dans les yeux alors que nous retournions violemment en arrière. Car c'est la pire pensée qui me fut passée ans les derniers neurones encore soutenus par la lucidité : les deux secondes immobiles là-haut ne laissaient aucun répit, car derrière il fallait redescendre.
J'étais blanc comme de la lessive en poudre et peu stable sur mes guiboles, mais je l'avais fait. Une seule fois. Jamais plus. Tout comme la descente en rappel du rocher de l'Impératrice. Une seule fois. Jamais plus.
jeudi 1 octobre 2009
Écrits erratiques
« Prises de note » en colloque, aujourd'hui.
Le clochard céleste s'excite, évoque le Pont d'Arcole. Il ne s'arrête jamais. Jamais.
On rigole sur la comparaison de la qualité du saucisson de Madrid avec celle du sauciflard de Saragosse.
La souffrance du manque d'illustrations de Goya fut quasi insurmontable.
La notion de famille chez le peintre, avec le petit-fils Mariano, est déterminante dans la vie de l'artiste.
Elle s'égosille en blablas cynégétiques royaux, en parallèle de la physionomie époustouflante de la reine et l'ingratitude génétique et physique de Charles le Troisième.
Fascination de l'exécuté en pleine lumière, alors que la biographie demande un débat qui s'annonce inepte.
Les cadavres héroïques de l'horreur, ou les cadavres horribles de l'héroïsme ?
L'Axe du Mal des axes de réflexion : famille, amis, opportunisme.
Fluidité de la correspondance par l'intermédiaire de la lumière indirecte.
L'ecclésiastique éclairé par la lumière de Dieu... suivi de pointillés intellectuels.
Fils d'un maître doreur pour un colloque horrible.
Nous l'aimons, ce bonhomme de Goya. Sacré Bordelais !
Le clochard céleste s'excite, évoque le Pont d'Arcole. Il ne s'arrête jamais. Jamais.
On rigole sur la comparaison de la qualité du saucisson de Madrid avec celle du sauciflard de Saragosse.
La souffrance du manque d'illustrations de Goya fut quasi insurmontable.
La notion de famille chez le peintre, avec le petit-fils Mariano, est déterminante dans la vie de l'artiste.
Elle s'égosille en blablas cynégétiques royaux, en parallèle de la physionomie époustouflante de la reine et l'ingratitude génétique et physique de Charles le Troisième.
Fascination de l'exécuté en pleine lumière, alors que la biographie demande un débat qui s'annonce inepte.
Les cadavres héroïques de l'horreur, ou les cadavres horribles de l'héroïsme ?
L'Axe du Mal des axes de réflexion : famille, amis, opportunisme.
Fluidité de la correspondance par l'intermédiaire de la lumière indirecte.
L'ecclésiastique éclairé par la lumière de Dieu... suivi de pointillés intellectuels.
Fils d'un maître doreur pour un colloque horrible.
Nous l'aimons, ce bonhomme de Goya. Sacré Bordelais !
mercredi 9 septembre 2009
L'avis bordelais
Le bruit s'est tout de suite imposé à mes oreilles, donc à moi. Le bruit m'a tellement assailli, cette déferlante de sons m'a si subitement enveloppé que conjuguée à la température locale, j'ai difficilement trouvé le sommeil, lors des premiers jours. De ma semi-campagne quimpéroise où la seule source de vacarme suffisamment puissant pour traverser le récent double vitrage des fenêtres était l'épanchement primitif de gamins dévergondés, je me vois soudain projeté au cœur d'une des grandes villes françaises, qui bouillonne d'une vie toute mécanisée ainsi que de fêtards lourdement éméchés. Ce constat me fut jeté en pleins conduits auditifs alors que j'écoutais distraitement le jeu d'un guitariste qui braillait du créole, sur la place pavée au pied de mon immeuble.
Notez que je bénéficie d'une acoustique remarquable : la Garonne sur laquelle rebondissent allègrement les ondes sonores ; les constructions alignées en arc, offrant les mêmes capacités qu'un amphithéâtre.
Le hameau bordelais est agréable, les façades sont néanmoins noires. On se demande par quel miracle on l'a inscrite au patrimoine de l'UNESCO. Certes, la promenade sur les quais et dans le centre-ville sont à faire, mais l'habitant n'éprouve qu'un faible respect pour ses congénères. Je ne me plains pas : d'une part le loyer est peu élevé, d'autre part j'apprécie chaque jour davantage cette ville, malgré le fait que certaines gens ne peuvent se retenir d'uriner sur les murs, délivrant une forte odeur acide ; que les innombrables crottes de chiens mousseuses/coriaces jonchent/incrustent les pavés, ce qui induit un manque d'éducation de leurs maîtres et leur irresponsabilité ; que les mendiants ne savent distinguer les BB (Bourgeoises Bordelaises, monnaie courante) des EPF (Étudiants Peu Friqués, monnaie courante), notamment sur la piégeuse rue Sainte-Catherine (tout un programme). Pour ces derniers, je suis désolé de leur situation, mais je n'y peux vraiment pas grand-chose.
Je suis heureux de ce que j'étudie aujourd'hui, le déplacement vaut le détour. Je me sens redevenir moi-même quand je suis animé de cette manière, c'est-à-dire stimulé intellectuellement. Je reprends le rythme, après deux années d'arrêt, travailler autant est une bénédiction car mes idées s'éclaircissent, mais dans le même temps une malédiction car j'ai toujours autant de mal à m'organiser. Je me soigne.
Une autre chose que m'a judicieusement soufflé une collègue de classe, que je pense pouvoir qualifier d'amie, c'est la pollution qui charge l'air. Il n'y a pas ce salvateur vent d'ouest pour chasser sur l'Île-de-France les miasmes catalytiques du pays Glazik, c'est pourquoi les vêtements se retrouvent vite enduits d'une sorte de poussière sournoise qui s'enracine dans les fibres et qui émet, si l'on ne s'y prend pas assez rapidement, une flagrance métallique fort déplaisante. Là non plus, je n'y peux pas grand-chose, c'est le lot des villes d'importance.
Les surprises, bonnes et mauvaises, se dénichent à chaque changement de rue. J'ai situé un local qui dispose de quantité de plateaux d'échec prêts à être utilisés, et la tentation d'y entrer s'intensifie à chacun de mes passages devant.
Cependant, il se trouve pire que la chaleur, pire que le bruit pour anéantir mes nuits, et pourtant ces deux nuisances sont plus ou moins liées avec celle que je vais vous présenter : le moustique. J'en ai parlé dans un billet qui date, pourtant douloureusement d'actualité. Je les maudis. Je suis sur place depuis le 11 août dernier, je n'ai comptabilisé que quatre plages de sommeil ininterrompues par ces bâtards d'enculés. Ma grossièreté inhabituelle est à la hauteur de l'extraordinaire capacité d'emmerdement qui est la leur. Montaigne disait qu'il aimait que son serviteur le réveille la nuit pour qu'il puisse apprécier les heures qu'il lui restait à dormir ; un moustique ne sert à rien, il hante. Elle hante serait plus proche de la vérité, d'ailleurs.
Amusant le fait que mes prédécesseurs dans ma chambre eurent eux aussi le même combat impitoyable à mener. Çà et là je repère quelques traces sanglantes sur les murs et le plafond.
Notez que je bénéficie d'une acoustique remarquable : la Garonne sur laquelle rebondissent allègrement les ondes sonores ; les constructions alignées en arc, offrant les mêmes capacités qu'un amphithéâtre.
Le hameau bordelais est agréable, les façades sont néanmoins noires. On se demande par quel miracle on l'a inscrite au patrimoine de l'UNESCO. Certes, la promenade sur les quais et dans le centre-ville sont à faire, mais l'habitant n'éprouve qu'un faible respect pour ses congénères. Je ne me plains pas : d'une part le loyer est peu élevé, d'autre part j'apprécie chaque jour davantage cette ville, malgré le fait que certaines gens ne peuvent se retenir d'uriner sur les murs, délivrant une forte odeur acide ; que les innombrables crottes de chiens mousseuses/coriaces jonchent/incrustent les pavés, ce qui induit un manque d'éducation de leurs maîtres et leur irresponsabilité ; que les mendiants ne savent distinguer les BB (Bourgeoises Bordelaises, monnaie courante) des EPF (Étudiants Peu Friqués, monnaie courante), notamment sur la piégeuse rue Sainte-Catherine (tout un programme). Pour ces derniers, je suis désolé de leur situation, mais je n'y peux vraiment pas grand-chose.
Je suis heureux de ce que j'étudie aujourd'hui, le déplacement vaut le détour. Je me sens redevenir moi-même quand je suis animé de cette manière, c'est-à-dire stimulé intellectuellement. Je reprends le rythme, après deux années d'arrêt, travailler autant est une bénédiction car mes idées s'éclaircissent, mais dans le même temps une malédiction car j'ai toujours autant de mal à m'organiser. Je me soigne.
Une autre chose que m'a judicieusement soufflé une collègue de classe, que je pense pouvoir qualifier d'amie, c'est la pollution qui charge l'air. Il n'y a pas ce salvateur vent d'ouest pour chasser sur l'Île-de-France les miasmes catalytiques du pays Glazik, c'est pourquoi les vêtements se retrouvent vite enduits d'une sorte de poussière sournoise qui s'enracine dans les fibres et qui émet, si l'on ne s'y prend pas assez rapidement, une flagrance métallique fort déplaisante. Là non plus, je n'y peux pas grand-chose, c'est le lot des villes d'importance.
Les surprises, bonnes et mauvaises, se dénichent à chaque changement de rue. J'ai situé un local qui dispose de quantité de plateaux d'échec prêts à être utilisés, et la tentation d'y entrer s'intensifie à chacun de mes passages devant.
Cependant, il se trouve pire que la chaleur, pire que le bruit pour anéantir mes nuits, et pourtant ces deux nuisances sont plus ou moins liées avec celle que je vais vous présenter : le moustique. J'en ai parlé dans un billet qui date, pourtant douloureusement d'actualité. Je les maudis. Je suis sur place depuis le 11 août dernier, je n'ai comptabilisé que quatre plages de sommeil ininterrompues par ces bâtards d'enculés. Ma grossièreté inhabituelle est à la hauteur de l'extraordinaire capacité d'emmerdement qui est la leur. Montaigne disait qu'il aimait que son serviteur le réveille la nuit pour qu'il puisse apprécier les heures qu'il lui restait à dormir ; un moustique ne sert à rien, il hante. Elle hante serait plus proche de la vérité, d'ailleurs.
Amusant le fait que mes prédécesseurs dans ma chambre eurent eux aussi le même combat impitoyable à mener. Çà et là je repère quelques traces sanglantes sur les murs et le plafond.
lundi 24 août 2009
Un voyage vers Bordeaux
Le mercredi 3 juin [voyez comme ce texte date], à 11 h 12, mon train s'ébranle. L'ordre de départ venait de l'heure inscrite sur mon ticket même, aucune raison dans ce cas qu'il ne partît point. Un wagon d'un CIC avec des sièges de première classe, mais au final malgré tout un wagon de deuxième classe. L'air conditionné m'aida à supporter la vieille vêtue d'un pantalon collant noir à pois blancs ; la déchéance vestimentaire a atteint les vieux, c'est dire l'époque désastreuse que l'on vit. La malsaine tentation qui m'assaillait afin de regarder en entièreté la tenue de ma voisine n'a pas vaincu ma curiosité. Au plus saurais-je le titre du pavé mièvre qu'elle parcourait : Et tu périras par le feu. À flamber d'horreur.
Nantes : on approche des 14 heures. Je dois changer de train pour rallier la capitale de la piquette. Je n'imaginais pas passer de ce qui allait apparaître un moyen de locomotion idéal à un véritable char à bœufs. Déjà, le jeune blanc-bec m'a pris ma place. Il ne sait pas lire Fenêtre ? Au bout du compte, bien m'en a pris, il restera sous les affres solaires tout au long du trajet, exposition que mon épiderme n'aurait absolument pas supporté. Lui porte un ensemble jogging noir estampillé Adadas [dédicace au Petit Spirou], arbore un visage buriné, des cheveux ras sauf le sommet du crâne amoureusement badigeonné de gel, et un pendentif en forme de main de Fatima. Oh putaingue...
Il ne s'est dévêtu de son survêtement qu'au bout de deux heures. Comment a-t-il pu tenir ? Il a vécu à Djibouti ou quoi ?
Que je parle de Djibouti n'est pas anodin. Le gredin, lorsque le contrôleur vint à débouler dans l'allée, sortit un papier rose militaire pour confirmer le prix affreusement rabaissé de son billet. De mieux en mieux. Soudain, le téléphone sonne, je suis obligé d'écouter son accent urbain (doux euphémisme) et certains propos relatifs à un cassage de gueule parce qu'un quidam l'avait « saoulé », ainsi que de tribunal subséquemment avec le fait brutal évoqué précédemment. Que demander de plus ? Qu'il joue à la PSP ? Le kitsch du jeu vidéo de luxe.
En face de moi... Oui, j'ai oublié d'ajouter le fait que j'étais au tournant du wagon, c'est-à-dire à l'endroit où les sièges d'orientation différente se font face. Une première en ce qui me concerne. Donc, en face de moi, une mémé. Nos pieds avaient à vivre en cohabitation, ce qui donnait lieu à d'étranges ballets.
J'ai tellement transpiré du dos qu'il ne s'en est fallu de peu que je fusionne avec le siège.
Il est 18 heures passées, me voilà à Bordeaux.
Première étape : boire. Je suis un chameau, mais les chameaux aussi doivent boire.
Seconde étape : trouver l'auberge de jeunesse. J'avais dessiné un plan, cependant j'ai une bonne mémoire et j'y vais de tête.
À l'accueil, une affiche « Complet » n'augure rien de bon, ce que me confirme la tenancière. Un jeune homme qui a un problème de serrure m'apprend que tous les établissements hôteliers n'ont plus de chambre libre car... le Président de la République vient en ville demain, et ses groupies l'ont suivi.
Nantes : on approche des 14 heures. Je dois changer de train pour rallier la capitale de la piquette. Je n'imaginais pas passer de ce qui allait apparaître un moyen de locomotion idéal à un véritable char à bœufs. Déjà, le jeune blanc-bec m'a pris ma place. Il ne sait pas lire Fenêtre ? Au bout du compte, bien m'en a pris, il restera sous les affres solaires tout au long du trajet, exposition que mon épiderme n'aurait absolument pas supporté. Lui porte un ensemble jogging noir estampillé Adadas [dédicace au Petit Spirou], arbore un visage buriné, des cheveux ras sauf le sommet du crâne amoureusement badigeonné de gel, et un pendentif en forme de main de Fatima. Oh putaingue...
Il ne s'est dévêtu de son survêtement qu'au bout de deux heures. Comment a-t-il pu tenir ? Il a vécu à Djibouti ou quoi ?
Que je parle de Djibouti n'est pas anodin. Le gredin, lorsque le contrôleur vint à débouler dans l'allée, sortit un papier rose militaire pour confirmer le prix affreusement rabaissé de son billet. De mieux en mieux. Soudain, le téléphone sonne, je suis obligé d'écouter son accent urbain (doux euphémisme) et certains propos relatifs à un cassage de gueule parce qu'un quidam l'avait « saoulé », ainsi que de tribunal subséquemment avec le fait brutal évoqué précédemment. Que demander de plus ? Qu'il joue à la PSP ? Le kitsch du jeu vidéo de luxe.
En face de moi... Oui, j'ai oublié d'ajouter le fait que j'étais au tournant du wagon, c'est-à-dire à l'endroit où les sièges d'orientation différente se font face. Une première en ce qui me concerne. Donc, en face de moi, une mémé. Nos pieds avaient à vivre en cohabitation, ce qui donnait lieu à d'étranges ballets.
J'ai tellement transpiré du dos qu'il ne s'en est fallu de peu que je fusionne avec le siège.
Il est 18 heures passées, me voilà à Bordeaux.
Première étape : boire. Je suis un chameau, mais les chameaux aussi doivent boire.
Seconde étape : trouver l'auberge de jeunesse. J'avais dessiné un plan, cependant j'ai une bonne mémoire et j'y vais de tête.
À l'accueil, une affiche « Complet » n'augure rien de bon, ce que me confirme la tenancière. Un jeune homme qui a un problème de serrure m'apprend que tous les établissements hôteliers n'ont plus de chambre libre car... le Président de la République vient en ville demain, et ses groupies l'ont suivi.
dimanche 2 août 2009
Annonce au monde !
Puisque les choses bougent chez moi, et que je n'ai pas encore rédigé les premiers jets des chapitres suivants de Ne laisse personne..., je vais prendre quelques jours pour m'installer tranquillement à Bordeaux, puis je reprendrai l'écriture ! Cet intermédiaire ne prendra pas beaucoup de temps, je vous rassure.
Pardon. Là-dessus, je n'ai pas tellement su gérer...
Pardon. Là-dessus, je n'ai pas tellement su gérer...
samedi 1 août 2009
Ne laisse personne te castrer #9
« Mais, Morgan, c'est bientôt ton anniversaire ? s'exclame Camille.
— Comme si tu l'ignorais, fit l'intéressé, ne pouvant s'empêcher de sourire.
— Oh dis, ne fais pas ton ronchon. Ça vient de me revenir. Tu feras quelque chose, pour l'occasion ?
— Mmmh, je ne sais pas encore. Il y a des chances. Mais il est fort possible que je ne puisse avoir qu'un nombre limité d'invités, et il faudra bien faire des malheureux... » fait-il en la regardant de biais.
Camille le regarde deux secondes, puis ses yeux s'agrandissent lentement.
« Tu n'oserais pas, espèce de goujat.
— Tout de suite les insultes ! » s'esclaffe Morgan, avant de plaquer une main sur sa bouche pour rire. Les deux étudiants travaillent au fond de la bibliothèque universitaire, au-delà des rayons remplis de littérature étrangère.
« Je blague, je blague. Ce serait bien vide si tu ne venais pas.
— Et comment ! Passe-moi le dico, gougnafier.
— Gougnafier ! Où tu vas pêcher ces mots ?
— Mon p'tit gars, étant donné que je suis frêle — si, si, je le suis —, il me faut défendre ma personne par des mots qui paraîtront désuets lors d'une dispute (tous les sens du terme), et qui déstabiliseront peu à peu mon adversaire. » Cela dit à grand renfort de gestes et chuchotis. « Je lis, mon ami, je lis ! » Il se regardent, puis rient de nouveau.
« Tiens ! Tu sais, la bonne femme pète-sec qui m'avait acheté des livres pendant les puces ?...
— Oui ! Quoi ? Attends, elle a osé te rappeler ?
— Même pas ! Elle n'en a pas eu le courage. C'est son mari que j'ai eu au téléphone !
— Pas possible !
« — Allô ? » fait Morgan, imitant un combiné avec ses doigts.
« — Allô bonjour, je suis Claude W. Pourrais-je parler à Morgan C., s'il vous plaît ?
« — C'est moi-même.
Camille pouffe.
« — Voilà, je vous contacte parce que ma femme vous a acheté trois livres aux puces, et dans celui intitulé Le Temps des secrets, il manque deux pages des dernières. Elle voudrait se faire rembourser... »
— Mais c'est dingue ! Quel culot !
— C'est comme ça. Mais ça ne m'a pas surpris. C'est lui qui passe cet après-midi à la maison, mais comme maman est là, elle s'occupera de tout ça. Après, je donnerai les livres à qui les veut.
— À moi, pourquoi pas. Je sais à qui je pourrais faire plaisir. »
— Comme si tu l'ignorais, fit l'intéressé, ne pouvant s'empêcher de sourire.
— Oh dis, ne fais pas ton ronchon. Ça vient de me revenir. Tu feras quelque chose, pour l'occasion ?
— Mmmh, je ne sais pas encore. Il y a des chances. Mais il est fort possible que je ne puisse avoir qu'un nombre limité d'invités, et il faudra bien faire des malheureux... » fait-il en la regardant de biais.
Camille le regarde deux secondes, puis ses yeux s'agrandissent lentement.
« Tu n'oserais pas, espèce de goujat.
— Tout de suite les insultes ! » s'esclaffe Morgan, avant de plaquer une main sur sa bouche pour rire. Les deux étudiants travaillent au fond de la bibliothèque universitaire, au-delà des rayons remplis de littérature étrangère.
« Je blague, je blague. Ce serait bien vide si tu ne venais pas.
— Et comment ! Passe-moi le dico, gougnafier.
— Gougnafier ! Où tu vas pêcher ces mots ?
— Mon p'tit gars, étant donné que je suis frêle — si, si, je le suis —, il me faut défendre ma personne par des mots qui paraîtront désuets lors d'une dispute (tous les sens du terme), et qui déstabiliseront peu à peu mon adversaire. » Cela dit à grand renfort de gestes et chuchotis. « Je lis, mon ami, je lis ! » Il se regardent, puis rient de nouveau.
« Tiens ! Tu sais, la bonne femme pète-sec qui m'avait acheté des livres pendant les puces ?...
— Oui ! Quoi ? Attends, elle a osé te rappeler ?
— Même pas ! Elle n'en a pas eu le courage. C'est son mari que j'ai eu au téléphone !
— Pas possible !
« — Allô ? » fait Morgan, imitant un combiné avec ses doigts.
« — Allô bonjour, je suis Claude W. Pourrais-je parler à Morgan C., s'il vous plaît ?
« — C'est moi-même.
Camille pouffe.
« — Voilà, je vous contacte parce que ma femme vous a acheté trois livres aux puces, et dans celui intitulé Le Temps des secrets, il manque deux pages des dernières. Elle voudrait se faire rembourser... »
— Mais c'est dingue ! Quel culot !
— C'est comme ça. Mais ça ne m'a pas surpris. C'est lui qui passe cet après-midi à la maison, mais comme maman est là, elle s'occupera de tout ça. Après, je donnerai les livres à qui les veut.
— À moi, pourquoi pas. Je sais à qui je pourrais faire plaisir. »
mercredi 29 juillet 2009
Ne laisse personne te castrer #8
Il existe de ces personnes, de l'instant où l'on remarque leur présence, l'on sait que tôt ou tard dans la journée, nous aurons affaire à eux. On n'explique pas ce genre de rencontre soudaine, brève, quelquefois délétère, mais dont on se remémore le souvenir avec une grimace mi-figue mi-raisin sec, parce que tout de même, c'était assez embarrassant à vivre.
Dominique avait décroché les yeux du livre qu'elle tenait entre ses genoux pour regarder l'entrée principale, comme si elle avait tiqué sur une flagrance fugace ou un son subliminal parmi le brouhaha ininterrompu. Elle tomba sur une femme qui lui semblait dégager une vague lueur repoussante, subtilement méphistophélique, sans vraiment chercher à comprendre pourquoi, machinale, son aimant interne s'était braqué sur elle. Dominique, songeuse, la suivit un instant de son poste, inexpressive, avant que la foule ne la lui fasse perdre de vue. Elle reporta son attention sur Morgan qui se débrouillait fort bien pour vendre les livres, le tas s'étant sensiblement réduit d'un bon quart. Elle regarda bienveillante, cette peau presque diaphane piquetée de taches de rousseur qui se plissait et se mouvait, souple, alors que son fils vantait les valeurs universelles d'un ouvrage à un badaud.
Elle fut tirée de sa lecture par une question au ton étonnamment pressant :
« Qu'est-ce que vous lisez, Madame ? »
Dominique un peu déboussolée au sortir des pages regarda son interlocutrice avec surprise. Cette dernière ne lui souriait que des lèvres. La mère de Morgan se reprit en un battement de cils.
« Ah ! Bonjour madame. Je suis en train de lire Éloge de rien...
— Oh, c'est rigolo comme livre, il est tout petit. Ça parle de quoi, au juste ?
— Eh bien, c'est une réflexion du XVIIIe siècle sur le Rien. Je vous en lis un passage, si vous voulez », fit précipitamment Dominique, qui se morigéna sur le pourquoi elle s'engageait dans une discussion avec cette femme qu'elle avait jugée immédiatement antipathique.
« Qu'est-ce que l'homme apporte avec lui en venant au monde ? Rien. Quand remporte-il, quand il en sort ? Rien. »
« Hum, bien bien, déclara l'autre en produisant une moue fine, ça m'a l'air psychologique, et je n'ai pas envie de me casser le cerveau à lire ! » Elle termina sa phrase d'un air fat, scrutant le mur du fond par-dessus Dominique, qui resta interdite. « Vous, jeune homme ! repartit-elle, alors que Dominique s'apprêtait à lui dire que son petit livre n'était pas à vendre, que me conseilleriez-vous comme bonne lecture divertissante ? » Elle s'aperçut tout à coup du fauteuil roulant, et du phrasé mâtiné d'impétuosité se déclina en mielleux.
« Pourquoi pas celui-là ? » dit Morgan tranquillement. Il lui tendit La Gloire de mon père de Marcel Pagnol, elle le lui prit avec un sourire plus affectueux qu'à sa mère.
« De quoi ça parle ? Ce titre me dit quelque chose...
— C'est le premier tome autobiographique de Marcel Pagnol...
— Oui, oui ! le coupa-t-elle. Exact ! Ça se passe au Pays Basque !
— Euh, je ne pense pas, il me semble que c'est dans les environs de Marseille... Maman ?
— Tout à fait, en Provence, acquiesca-t-elle froidement.
— Ah, oui, oui ! Marseille, les cigales. » La femme, entendant « Maman », avait difficilement dissimulé sa surprise. Elle passa de Dominique à Morgan discrètement, tandis que ce dernier donnait quelques détails sur la vie de Pagnol, essayant de dénicher des ressemblances.
Dominique tentait de replonger dans sa lecture, mais l'arrivée impromptue et désagréable avait occasionné un stress contradictoire avec cette journée qui s'annonçait active dans le bon sens. En quelques instants on l'avait mise sur les nerfs, et bien que cherchant un expédient à cette femme, la reprise de sa lecture se trouvait parasitée, ce qui l'exaspérait davantage. Le visage fermé, elle parcourait la salle du regard, faisant mine de ne pas suivre la conversation voisine.
« Ma foi, vous m'avez convaincu, jeune homme. Je vais prendre les trois. Mais, si ce n'est pas trop indiscret, puis-je vous demander pourquoi vous vendez ces livres ?
« Quelle innocence expressive ! » ironisa Dominique en pensée.
— Je les ai en double, madame. Je fais de la place pour d'autres livres, répondit Morgan.
— Dans ce cas, j'achète la moins bonne version que vous aviez ? »
Dominique se tourna à demi.
— Celle que j'ai jugé la moins confortable à tenir dans ma main, c'est vrai, dit Morgan, sans se laisser bousculer. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne vous siéra pas.
— Siéra pas... Non, je voulais dire, si jamais je m'aperçois qu'il manque une page ou deux, je me sentirai un peu lésée, vous comprenez ?
— Si une telle chose arrive, madame, je vous les reprendrai. Je vous donne mon numéro de téléphone, si vous le souhaitez. »
Ainsi fut fait. La cliente s'en alla avec les trois tomes de Pagnol. Une fois que Dominique la vit disparaître derrière la porte des toilettes, elle soupira :
« Ouuuh... Pénible ! En lançant un regard éloquent à son fils.
— Elle m'appellera, tu verras. C'est une personne à se croire « lésée » quoi qu'il arrive. »
Dominique avait décroché les yeux du livre qu'elle tenait entre ses genoux pour regarder l'entrée principale, comme si elle avait tiqué sur une flagrance fugace ou un son subliminal parmi le brouhaha ininterrompu. Elle tomba sur une femme qui lui semblait dégager une vague lueur repoussante, subtilement méphistophélique, sans vraiment chercher à comprendre pourquoi, machinale, son aimant interne s'était braqué sur elle. Dominique, songeuse, la suivit un instant de son poste, inexpressive, avant que la foule ne la lui fasse perdre de vue. Elle reporta son attention sur Morgan qui se débrouillait fort bien pour vendre les livres, le tas s'étant sensiblement réduit d'un bon quart. Elle regarda bienveillante, cette peau presque diaphane piquetée de taches de rousseur qui se plissait et se mouvait, souple, alors que son fils vantait les valeurs universelles d'un ouvrage à un badaud.
Elle fut tirée de sa lecture par une question au ton étonnamment pressant :
« Qu'est-ce que vous lisez, Madame ? »
Dominique un peu déboussolée au sortir des pages regarda son interlocutrice avec surprise. Cette dernière ne lui souriait que des lèvres. La mère de Morgan se reprit en un battement de cils.
« Ah ! Bonjour madame. Je suis en train de lire Éloge de rien...
— Oh, c'est rigolo comme livre, il est tout petit. Ça parle de quoi, au juste ?
— Eh bien, c'est une réflexion du XVIIIe siècle sur le Rien. Je vous en lis un passage, si vous voulez », fit précipitamment Dominique, qui se morigéna sur le pourquoi elle s'engageait dans une discussion avec cette femme qu'elle avait jugée immédiatement antipathique.
« Qu'est-ce que l'homme apporte avec lui en venant au monde ? Rien. Quand remporte-il, quand il en sort ? Rien. »
« Hum, bien bien, déclara l'autre en produisant une moue fine, ça m'a l'air psychologique, et je n'ai pas envie de me casser le cerveau à lire ! » Elle termina sa phrase d'un air fat, scrutant le mur du fond par-dessus Dominique, qui resta interdite. « Vous, jeune homme ! repartit-elle, alors que Dominique s'apprêtait à lui dire que son petit livre n'était pas à vendre, que me conseilleriez-vous comme bonne lecture divertissante ? » Elle s'aperçut tout à coup du fauteuil roulant, et du phrasé mâtiné d'impétuosité se déclina en mielleux.
« Pourquoi pas celui-là ? » dit Morgan tranquillement. Il lui tendit La Gloire de mon père de Marcel Pagnol, elle le lui prit avec un sourire plus affectueux qu'à sa mère.
« De quoi ça parle ? Ce titre me dit quelque chose...
— C'est le premier tome autobiographique de Marcel Pagnol...
— Oui, oui ! le coupa-t-elle. Exact ! Ça se passe au Pays Basque !
— Euh, je ne pense pas, il me semble que c'est dans les environs de Marseille... Maman ?
— Tout à fait, en Provence, acquiesca-t-elle froidement.
— Ah, oui, oui ! Marseille, les cigales. » La femme, entendant « Maman », avait difficilement dissimulé sa surprise. Elle passa de Dominique à Morgan discrètement, tandis que ce dernier donnait quelques détails sur la vie de Pagnol, essayant de dénicher des ressemblances.
Dominique tentait de replonger dans sa lecture, mais l'arrivée impromptue et désagréable avait occasionné un stress contradictoire avec cette journée qui s'annonçait active dans le bon sens. En quelques instants on l'avait mise sur les nerfs, et bien que cherchant un expédient à cette femme, la reprise de sa lecture se trouvait parasitée, ce qui l'exaspérait davantage. Le visage fermé, elle parcourait la salle du regard, faisant mine de ne pas suivre la conversation voisine.
« Ma foi, vous m'avez convaincu, jeune homme. Je vais prendre les trois. Mais, si ce n'est pas trop indiscret, puis-je vous demander pourquoi vous vendez ces livres ?
« Quelle innocence expressive ! » ironisa Dominique en pensée.
— Je les ai en double, madame. Je fais de la place pour d'autres livres, répondit Morgan.
— Dans ce cas, j'achète la moins bonne version que vous aviez ? »
Dominique se tourna à demi.
— Celle que j'ai jugé la moins confortable à tenir dans ma main, c'est vrai, dit Morgan, sans se laisser bousculer. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne vous siéra pas.
— Siéra pas... Non, je voulais dire, si jamais je m'aperçois qu'il manque une page ou deux, je me sentirai un peu lésée, vous comprenez ?
— Si une telle chose arrive, madame, je vous les reprendrai. Je vous donne mon numéro de téléphone, si vous le souhaitez. »
Ainsi fut fait. La cliente s'en alla avec les trois tomes de Pagnol. Une fois que Dominique la vit disparaître derrière la porte des toilettes, elle soupira :
« Ouuuh... Pénible ! En lançant un regard éloquent à son fils.
— Elle m'appellera, tu verras. C'est une personne à se croire « lésée » quoi qu'il arrive. »
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Merci !
Yohann ©®™☺☼♥♫≈(2003-2009)
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