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mardi 16 juin 2009

Le Pin noir de Tōkyō

Alors que je m'éloigne de l'hôtel, quelqu'un me hèle :
« Monsieur V. ! Monsieur V. ! Attendez ! Votre courrier ! »
Le brave s'approche de moi, tout essoufflé, et me tend une liasse d'enveloppes. Je le remercie verbalement et par un billet de mille roupies.
Mon taxi me dépose à la gare Chennai Egmore ; le train en partance pour Râmeshvaram, terminus, est déjà à quai, et ses wagons sont naturellement bondés d'un bout à l'autre. J'ai évité la cohue monstrueuse, et j'en suis bien heureux ; j'ai tout de même passé l'âge, à bientôt soixante-six ans. De toute manière, le trajet verra en quantité invraisemblable le débarquement et l'embarquement d'individus, c'est un spectacle que l'on expérimente malgré soi. En toute objectivité, j'ai eu le loisir de noter quelques différences comportementales au cœur des transports en commun entre des pays tels que celui-ci, l'Inde au demeurant, et le Japon : l'étroitesse urbaine sévère de ce dernier ordonne à la population de se rapprocher d'autrui jusqu'à l'insoutenable ; impossible d'avoir un wagon réservé aux femmes en Inde, par exemple. Mais c'est une question sociétale assez intéressante pour qu'un sociologue s'y soit penchée.
Et ici, j'ai la place et l'intimité suffisantes pour décacheter ces lettres reçues in extremis.
« Cher Monsieur V. Anand... » Recevoir une lettre de son banquier me jette toujours un froid. Je l'ignore pourquoi. Ce doit être pathologique. Et puis il est étrange de se voir donner du Cher Monsieur, après l'anonyme Cher client des débuts, une fois que l'on gagne bien sa vie.
« Mister V. Anand... » Une missive d'un admirateur ; au vu de la pauvreté de son vocabulaire anglais, j'estime qu'il doit être Français ou Étasunien. Il en a oublié son adresse d'expédition.
Imprimés sur la suivante, deux kanji familiers retiennent immédiatement mon attention : 囲碁, signifiant « jeu de go ». Absorbé par ma lecture, j'en oublie jusqu'aux cahots du départ et le vacarme afférent, mais pour ce faire je n'ai plus besoin d'un grand effort, les années ont œuvré en ce sens, car voyager m'est devenu une seconde nature.
La lettre est émise sans surprise par la Nihon Ki-In.
Je retire mes lunettes, me redresse et m'appuie sur le dossier du banc. Les fenêtres opacifiées par la fine poussière des terres orientales, le train, ayant atteint sa vitesse de croisière, bringueballe à travers des paysages qui défilent, auxquels je n'accorde qu'un intérêt limité, relevé grâce à la perspective qui offre une reptation toute locale aux routes sinueuses. Les éclats sauvages du soleil sur les petits lacs et rizières imprègnent mes rétines et me renvoient au présent.
La Nihon Ki-In, la plus importante des ligues professionnelles japonaises de go, a décidé l'organisation d'un tournoi exceptionnel, doté d'un prix tout aussi exceptionnel. Ce prix consiste en un goban en kaya, de bols en acajou, de pierres blanches en marbre blanc du Rajasthan et de pierres noires en diamants noirs du Brésil. Je n'ai pas pris la peine de m'écorcher la vue en lisant l'estimation de cette œuvre d'art — une fortune proprement indécente, au regard de l'enjeu.
Un jubango entre ma personne et mon adversaire légendaire, Cho Kaneda.
Ils souhaitent à l'aide de cette entremise — c'en est pitoyable — un vainqueur pour définitivement nous départager.

Je suis né au Sri Lanka, à Ratnapura, plus communément surnommée la Cité des Gemmes. Ma mère avait coutume de dire que notre île était une larme de beauté sur l'océan, libérée suite à l'intrusion d'une poussière dans l'œil de Vishnu ; pour cette raison, mes frères et sœurs devions nous sentir pieux et fiers d'avoir débuté notre vie terrestre au Sri Lanka. Mon père, plus pragmatique sans doute, était un marchand de gemmes, très reconnu et très apprécié dans la région ; ce commerce juteux, qui avait appartenu à mon grand-père (je n'ai connu aucun de mes grands-pères), devait quelque peu aider à cette renommée.
C'est pourquoi, comparativement à des centaines de milliers de mes compatriotes, je n'ai pas eu à me plaindre de ma jeunesse. Jours bénis que ceux passés à folâtrer en vue du Samanalakanda, où ma famille, à Maskeliya, possédait une maison de villégiature.
Pourtant, mon père nourrissait en lui une sorte d'appréhension à l'égard de l'avenir de sa descendance, et elle fit surface lorsqu'un jour, devant mon insistance qui vainquit sa répugnance, il m'emmena faire une visite d'une de ses mines. Nous ne descendîmes même pas à vingt mètres de profondeur ; la promiscuité insoutenable à l'intérieur de cette fourmilière humaine, nageant dans une atmosphère suffocante de chaleur et de poussière me procura un choc. Mon père m'évacua aussitôt, mais j'ai longtemps subodoré, à raison, que son traumatisme s'était cristallisé sur l'image d'une bande de gamins employés dans sa prospection, et qui s'enfonçait dans les ténèbres à nos côtés, au moment où je paniquais. Cette vision d'enfants à l'âge sensiblement équivalent au mien, grattant la roche dans un profond boyau, provoqua un lent et définitif revirement chez mon père.
Les années s'écoulant, il se fixa sur l'idée d'interdire l'entrée dans son circuit commercial à ses enfants ; bien que cette marotte héréditaire de la primogéniture perdurât ailleurs encore, mon père ne se résolut pas d'y succomber, et je ne devins pas l'entrepreneur héritier. Il souhaitait ardemment que ses enfants réussissent honnêtement leur vie tout en évitant de ne pas leur apprendre d'où ils venaient, ce qui, et je ne le réalisai que plus tard, était une preuve d'amour en même temps qu'un désaveu sur la source des revenus familiaux. Je n'ai nullement cherché à l'exonérer de ses erreurs.
Me protéger contre son gagne-pain peu recommandable ne m'empêcha pas de faire la connaissance des enfants de ses « partenaires de travail » et, de fil en aiguille, de m'attacher à un groupe de Thaïlandais et de Japonais, qui habitaient une baraque reculée aux limites de Ratnapura. Je rentrais alors dans ma treizième année, et je n'ignorais rien de la teneur de leurs loisirs, constitués de la compagnie de filles de joie et de l'absorption d'opiacés. Je n'y participais pas, les ravages que je constatais me dissuadaient amplement ; je faisais preuve d'un sang-froid (certainement un héritage maternel) inébranlable à chaque fois que l'un d'entre eux me proposait d'essayer et que je refusais poliment, ce qui se soldait toujours, venant de mon interlocuteur, d'une énervante et hypocrite approbation.
Mais ils s'adonnaient également au Mahjong, ce qui ne manquait jamais d'apporter son lot de spectateurs et de parieurs. Les parties avaient lieu systématiquement à l'étage de cette même baraque légendaire ; je veillais à ce que ma mère ne sache que vaguement où je me rendais. Je me débrouillais fort bien dans mes études, et j'avais le droit à ma sortie nocturne de fin de semaine, qu'elle le voulût ou non.
Ah... L'étage. Ce soupçon d'interdit qui l'enrobait d'atours ensorcelants, que le moindre regard jeté me faisait frissonner, l'excitation grimpant à chaque marche gravie de l'escalier. C'est un de ces endroits que l'on se remémore avec une boule dans la gorge, car les souvenirs qui s'y rapportent ont été gravés à vif : les nappes de fumée au plafond plus ou moins éclairées par l'ampoule jaunâtre, les murs décrépis et moisis, le sol étrangement peu encombré, ces joueurs flous car en trépignement constant autour d'une table pivot. On se déplace entre les spectateurs et l'on essaye de comprendre ce qui se déroule, abasourdi par les manifestations d'emballement et de déconvenue du public provoquées par les incantations magiques (« Chow ! », « Pung ! ») que les joueurs profèrent à grands gestes.
La partie se termine, et les exclamations transpercent le brouillard tabagique, tandis que des billets changent de main. Je suis debout devant la table, indifférent à l'agitation qui m'entoure, perplexe de l'issue comme à chaque fois, tentant vainement de mettre des mots sur les sinogrammes gravés sur les pièces que j'examine. Un des joueurs est encore attablé, heureux apparemment du déroulement, et il me remarque, impuissant d'incompréhension.
« Ne t'embête pas avec ce jeu, Anand mon gars, c'est de la petite bière ! Si tu veux, je t'en montre un qui vaut la peine de se creuser les méninges. Qu'est-ce que t'en dis ? »
J'accepte avec une mine grave, mais j'ai les yeux qui pétillent, ce qui le fait rire. Il m'emmène dans une pièce adjacente, et là, il découvre d'une étoffe un genre de table basse quadrillé, reposant sur quatre pieds épais. Me méprenant sur le plateau, je lui fais remarquer que s'il compte m'initier aux dames ou aux échecs, il perd son temps.
« Tu te trompes garçon, c'est le jeu de go, et il requiert davantage de jugeote que les compétences additionnées des meilleurs joueurs d'échecs du monde. C'est le jeu de stratégie ultime. »
Ma circonspection fut vite mise à bas face au calme, teinté de respect pour le meuble, qu'il arborait. M'offrant un tabouret, s'installant de l'autre côté de l'étrange plateau (« Un goban »), il me raconta plus qu'il ne m'enseigna les règles. Nous commençâmes en 9 x 9.
Après réflexion, le goban m'aspira au centre d'un monde dont l'histoire s'apparentait à une série infinie d'âpres batailles aux manœuvres de prudence extrême à frôlant dangereusement la folie. Le go m'est apparu tel un labyrinthe aux ramifications plus profondes et complexes que jamais, éveillant en moi une envie de spéléologie ludique exclusive à ce jeu. On venait de m'offrir un des plus extraordinaires instants de mon existence : je m'étais révélé.

Je perds la notion du temps, à rêvasser ; nous quittons Madurai. Il m'arrive d'oublier où je suis quand je joue. Mon plus gros défaut est de ne pas savoir jouer au go « pour du beurre », et ç'a commencé dès que je sus jouer correctement en 13 x 13.
Quelquefois, je jouais excessivement. J'y mettais tellement de concentration qu'au sortir de la dernière partie, je restais temporairement myope, avec le cerveau qui vibrait à m'en faire vaciller. Mais à nul moment une accoutumance et encore moins de lassitude.
Lentement, sûrement, la philosophie du jeu m'imprégnait, et je n'avais aucune réticence à cela. Ma famille comprit qu'il se déroulait quelque chose de nouveau, car l'effort intellectuel important que je consacrais au go s'en faisait sensiblement ressentir sur mes notes scolaires ; rien que de très bénin, assez tout de même pour alerter les parents. Ils crurent à l'arrivée impromptue d'une fille dans ma vie, et j'ai adoré leur faire la nique quand je leur ai montré le goban. Ils ne savaient comment réagir !
Personne ne s'enthousiasma autant que moi pour le go dans ma famille, malgré le fait que certains essayèrent de s'y mettre. Je restais excellent étudiant, ce qui constituait l'essentiel pour mes parents, et ils acceptèrent la venue du go. Ils n'avaient pas vraiment le choix, toute considération faite.
Chaque jour m'apportait sa subtilité (et cela ne s'est pas démenti depuis) ; je brûlais de rencontrer de nouveaux adversaires afin d'avoir en face une nouvelle personnalité sur le champ de bataille, comprendre ses ressorts, le pousser à s'adapter... En quelques mois, j'eus fait le tour des Thaïlandais et des Japonais, je perdais de moins en moins fréquemment en 19 x 19, et ce avec des handicaps plus contraignants encore, maîtrisant ce que mon entraîneur amateur pouvait encore m'inculquer. Il perçut le danger de l'étiolement du potentiel que je détenais, et c'est pourquoi il demanda à rencontrer mes parents.
Ils eurent une longue discussion dont je ne fus témoin d'aucune séquence ; un comble puisque cela me concernait directement. À cet âge-là, mes parents pensaient encore pouvoir influencer sur mes choix de carrière, mais ils se trompaient lourdement : j'avais fait bien plus que de découvrir un jeu. C'est en substance une partie de ce qu'il s'était dit.
La porte s'ouvrit en grinçant, et mon père impassible vint vers moi, me prenant par l'épaule.
« Anand, mon fils, me fit-il d'un ton qu'il voulait léger, que dirais-tu d'un voyage d'études au Japon ?
— Un... voyage au Japon ? balbutiai-je.
— Un voyage d'études, note-le bien.
— Oui !
— Oui quoi ?
— Oui, je veux y aller ! »
J'avais accepté sans même savoir de quoi il retournait. Je n'ignorais pas que le go se pratiquait abondamment au Japon, mais de là à en faire un voyage d'études, tout devenait confus.
Mon découvreur m'expliqua qu'au pays du soleil levant, il existait des écoles de go, que les apprentis se nommaient insei, et que si je le souhaitais, que si je me sentais fort, je pouvais devenir l'un d'entre eux. À ces mots, je cherchais la joie chez mes parents, une joie au moins équivalente à celle qui m'anima, cependant mon père regardait dehors à travers une fenêtre, et ma mère, malgré son sourire, semblait abattue.
Un sourire qui ne s'accordait pas avec ses yeux pleins de tristesse : c'est ce que je perçus dans l'expression qu'elle témoignait. Instinctivement je saisis ce qui la chagrinait. J'avais envie de la réconforter en lui disant qu'elle n'avait pas failli, dans son éducation, mais que le joug maternel se brisait de différentes manières, et que la voie qu'elle s'était tracée pour moi ne convenait pas à l'intéressé. Les plus grands succès personnels sont loin d'être matériels. J'aurais voulu lui dire tout cela avec mes mots d'alors, mais je me suis tu.
Je me suis tu...

Il fait chaud, à l'intérieur du wagon : mes doigts sont humides alors que je les passe sur mon front.
Trop tard maintenant, pour dévoiler ces vérités. Ce fut probablement le bon choix que de me taire. Ça ne l'aurait pas vraiment réconfortée. Rien de pire de dire à une mère qu'elle s'est trompée sur son enfant, spécialement l'aîné, sur quelque point que ce soit. Surtout si c'est l'enfant qui l'énonce. Cependant, l'on sait que, au fond, n'importe quelle éducation parentale est un ratage, et ma mère, inconsciemment à cette heure, l'accepta.
J'eus un soutien parental sans faille, et c'est ce qui fit toute la différence. Cette preuve d'amour me tient aujourd'hui encore au chaud.
Du soutien, j'aurais souhaité en avoir davantage, trois mois plus tard, lors du voyage en avion jusqu'à Tōkyō !
Le bruit et la fureur mécaniques de l'appareil, sans commune mesure avec le train ou la voiture, les turbulences qui jouent avec votre estomac comme un chat avec une souris, et la terrible vue par l'étroit hublot qui vous donne conscience qu'une simple épaisseur de métal vous sépare d'un vide de plusieurs kilomètres de hauteur, j'en ai eu une crise dont je n'ai que de vagues souvenirs, suffisamment convaincante malgré tout pour que mes futurs allers-retours Sri Lanka-Japon (et les autres voyages internationaux inaccessibles par le train) se fassent en bateau : Chennai-Singapour-Hong Kong-Tōkyō. Chennai est depuis devenu un second chez-moi, en y reportant mon allégresse nostalgique du sol sous-continental indien.
Vous pourriez me dire qu'en bateau, on navigue sur presque autant de vide aquatique, et je ne dénierais pas la remarque. Mais du pont, je ne vois pas le fond sous-marin.
Mon arrivée au Japon n'en fut pas moins un bouleversement intérieur. Qu'est-ce que c'était que tous ces signes ? Comment devait-on les prononcer ? J'eus des ressources à solliciter pour ne pas me mettre à pleurer, devant mon découvreur qui rayonnait de la façon dont on rayonne tranquillement, de retour à la maison après un long voyage.
J'eus peur, évidemment. Je n'osais regarder les autochtones que du coin de l'œil, puis je baissais la tête. J'avais assez d'intellect pour me figurer la honte que devait me signifier la pensée qu'ils se ressemblaient tous. À l'époque où je côtoyais mes amis d'Extrême-Orient à Ratnapura, je n'avais aucune chance de les confondre parce que je les connaissais suffisamment bien. Ici, noyé dans cette foule, plus qu'autre chose, c'est imaginer ma confusion d'être incapable d'identifier qui que ce soit du premier coup d'œil, et même du deuxième, qui prenait le dessus. J'ai compris plus tard qu'il se produisait un phénomène semblable à chaque individu plongeant pour la première fois au sein d'une population aux phénotypes différents. Mon premier entraîneur et découvreur est passé par là ; c'est déstabilisant, mais on s'y fait vite. Toutefois, pour mon nouvel environnement humain, il n'était pas possible d'oublier qu'est-ce que j'étais. Le contraste l'en empêchait.
Mon Maître Cho Kaneda s'en contrefichait royalement. Il ne voyait que l'individu et le joueur de go.
Mon découvreur m'avait laissé seul dans une chambre d'hôtel, et avant de me quitter (je ne l'ai jamais revu, même à Ratnapura, et ce n'est pas faute d'avoir demandé de ses nouvelles ; mais j'imagine que dans son « travail », on devait savoir changer de place en un tour de main), me dit d'attendre le lendemain matin que mon Maître vienne me récupérer.
Je n'ai qu'à peine somnoler, cette nuit-là, et je me rappelle précisément de ma fascination craintive que m'inspirait toute cette lumière citadine, que la hauteur de ma chambre me permettait d'apprécier. Tant de monde !
Tant de monde, oui, les uns sur les autres, un peuple qui a élevé au rang d'art l'exiguïté. Tant de monde que le métro tokyoïte, pieuvre de céramique étendant ses tentacules vers chaque recoin urbanisé, auquel rien n'échappe – une station, une ventouse –, unit dans une peur, diffuse, de l'inconnu, le paradoxe étant l'espoir de revivre à l'idée de rencontrer un familier dans une rame bondée. Tant de monde déchiré par les sociétés ancienne et moderne, par une déshumanisation électronique, par une déliquescence familiale, individuelle, cérébrale.
D'aucuns peuvent se récrier à la lecture de la phrase précédente, mais mon Maître m'a plus ou moins orienté pour que je me bâtisse cette vision du pays dans lequel j'allais évoluer de si nombreuses années.
Mon Maître officiait au dojo de Kitani Minoru, joueur très célèbre, et à juste titre, en son temps ; une très bonne école où l'émulation du jeu ne faisait jamais défaut. Je ne m'y fis pas vraiment d'amis, plutôt des connaissances, car l'esprit de compétition n'était pas terrée très loin et parasitait à terme les relations entre insei. Je n'ai pas la prétention de généraliser mon cas, je livre mon impression générale.
J'étais toutefois entravé par la barrière de la langue, obstacle monumental s'il en faut. Le sensei et moi-même avons commencé par communiquer au moyen de gestes simples de la vie courante, en me faisant répéter ensuite ; le tout en s'exprimant uniquement en japonais. Puis j'en vins à recopier les caractères hiragana et katakana, avant de m'attaquer au défi énorme que sont les kanji. Le dialecte japonais est complexe à assimiler ; c'est une aventure calligraphique qui me ramenait loin en arrière dans le temps scolaire.
Pour me fournir un large et conséquent bagage de vocabulaire, en sus des journaux, il m'amena à la lecture d'auteurs contemporains illustres : Tanizaki, Oe, Yoshikawa, Kawabata. Puis, lorsqu'il me sentit intellectuellement prêt, je remontais le fleuve de la littérature nippone, jeune nautonier jetant l'ancre dans les parages contemplatifs de Bashō, louvoyant lors de la période sombre relatée dans le Dit des Heike, épiant la cour du Dit du Genji, revivant les âges démiurgiques dépeints dans le Kojiki... Pour résumer, je n'ai pas eu à me plaindre pour mon éducation, mon Maître observant ex professo une ligne stricte : la culture est redoutable.
« Ne pas saisir jusqu'aux racines le pays dans lequel on tente de vivre, me confia un jour le sensei, c'est comme tenter de découvrir la recette du pudding en l'ingurgitant une seule fois. » Il restait expressément obscur afin que je fasse l'effort de la recherche du sens de ses propos. « Le plateau de go est une énigme en perpétuel mouvement ; c'est parce que tu ne joueras jamais deux fois la même partie qu'il est essentiel que tu t'imprègnes de l'imprévisibilité, et non de la stagnation » m'enseigna-t-il un jour qu'il voulait mieux se faire comprendre.
La limite de chacun, et ce sur quoi il s'acharnait à m'inculquer la raison, se concentrait sur la ligne de démarcation entre tenir le jeu à sa main et devenir débordé par la dispersion. Il fallait que j'appose des mots sur ces concepts pour m'appuyer dessus et ainsi monter d'un échelon. Je pus, à cette époque, mettre un mot sur ce qui caractérisait l'essence du go, à ses yeux : l'initiative. Aujourd'hui, l'expérience aidant, l'initiative, ai-je pu constater, se retrouve dans la totalité sinon dans la majeure partie des jeux de plateaux.
Au dojo, mon jeu dénotait, je m'y procurais une réputation de jeune fou, d'« exotique ». Ils apprirent néanmoins à vite me respecter, car sur le goban, je mettais la manière pour les humilier, proposant à mes adversaires d'ajouter quelques pierres de handicap en début de partie, leur laissant de fait de poser la première pierre. Je m'aguerris aux compétitions insei, étalant un sang-froid que je travaillais à ne pas être seulement de façade. J'essayais autant que faire se pouvait de contrôler mes forces sur le goban pour canaliser celles de mes antagonistes, afin d'approcher au plus près la taille de mon territoire des leurs. La maturité et la maîtrise du joueur s'avisent ainsi, m'indiqua mon Maître. J'intégrais la ligue amateure de la Nihon Ki-In à vingt-deux ans.
C'est exact, originellement, mon « voyage d'études » se terminait au bout d'une année. Il y a des élans qu'on ne contrôle plus... Bien qu'éloigné un long moment, le lien avec ma terre natale n'avait pas été rompu, j'avais écrit une lettre chaque semaine.
C'est précisément cette acquisition du statut amateur qui me permit de rentrer au Sri Lanka tout un trimestre, et c'en était la juste récompense. Mes parents avaient quelque peu grisonné, mes frères et sœurs grandi (n'avoir pas été à leurs côtés ces années « d'exil » estudiantines reste sur mon cœur comme le plus grand regret de mon existence, cependant j'ai accepté le sacrifice), et dans l'ensemble, Ratnapura avait continué son pourrissement humide et vert, ce qui n'avait pas changé, paradoxalement. L'endoculturation exercée par mon Maître fut criante lors de ce séjour. Je fus assez ferme pour prendre la résolution de rentrer au Sri Lanka un mois par an (même s'il fallait prendre l'avion !) et Cho Kaneda se plia à mes arguments.
C'est pendant cette époque de mon entrée dans la compétition amateure que deux événements retentissants secouèrent ma vie. Le premier se déroula au Nakajima-no-ochaya, qui est, littéralement, la maison de thé de l'île centrale. L'île en question se situe dans le jardin Hama-Rikyû, à Tōkyō ; c'est là que le sensei m'emmena un jour d'automne. Il s'était arrêté, un petit instant, silencieux, respectueux, au pied du grand pin noir près de l'entrée du jardin de promenade, avant de reprendre lentement la marche. La maison de thé sur Nakajima, au centre du plus grand plan d'eau, était relié par trois ponts, selon le Maître, et celui que nous empruntions se nommait le O-tsutai-bashi. Je me souviens seulement des noms, rien de la clarté du ciel ou non, rien des feuilles rousses chutant des heures ; seulement, lorsque nous nous faisions servir le thé, d'un petit paquet que me tendait Cho Kaneda. (Après toutes ces années où j'ai reçu L'Art de la guerre de Sun Tzu, j'ai tendance à braquer une loupe grossissante sur ce transfert de compétences, en oblitérant le reste, c'est-à-dire ce qui ne s'observait pas dans le verre. Il y a de ces moments couperets intimes que l'on ne peut expliquer à personne sauf à celle concernée ; et encore, les balbutiements sont fréquents.) Oui, mon Maître, Cho Kaneda, depuis ce jour, je n'ai plus de crainte superstitieuse à l'appeler par son patronyme, car j'ai vu l'être humain en lui à travers ce livre enrobé d'un papier sommaire, j'ai vu l'adversaire, et par-dessus tout, j'ai vu l'ami.
C'est l'unique fois où j'ai vu Cho Kaneda désarçonné.
L'autre événement fut le défi qu'il me lança par l'intermédiaire d'une affiche placardée au dojo. Cette affiche donnait les noms, les jours et l'heure des dix parties du jubango. Notre confrontation allait revêtir un caractère officiel ; l'élève devait se détacher du maître. Cela amusa alors beaucoup la galerie, et d'aucuns vinrent en curieux voir comment je me comporterai face à Kaneda.
Ce dernier voulut absolument partir sur un pied d'égalité avec moi, il n'accepta pas les règles modernes telles que l'attribution d'un demi-point ou l'utilisation du komi (y a-t-il compensation pour les Noirs aux échecs ?). Puisque nous échangions à tour de rôle les couleurs des pions équitablement, il ne percevait pas la nécessité entre nous deux de déroger aux coutumes des siècles. Il ne m'octroya même pas de pierres de handicap, ce qui provoqua quelques murmures dans l'assistance. Mais ce jubango contribua à la légendaire bataille que Cho Kaneda et moi-même livrâmes jusque maintenant. Nous n'avons pas réussi à nous départager. Les parties se succédaient, victoires et défaites et jigo (parties nulles), mais chaque jubango nous renvoyaient dos à dos avec un score de parité. La technique investie impressionna grandement les observateurs, nous ne nous épargnions aucunement.
On n'exige pas une bataille amicale, c'est inconvenant. Ça ne se commande pas. C'est pourquoi ce courrier de la Nihon Ki-In m'exaspère tant.

Râmeshvaram n'est plus très éloigné, car le serpent de ferraille Pamban enjambant le détroit se profile. Cette ville est la dernière de la ligne depuis qu'un cyclone a dévasté Dhanushkodi, à la pointe orientale de l'île, les dunes mangeant peu à peu les ruines de cet ancien terminus. On se fait conduire en jeep jusque Dhanushkodi, sur les bandes de sable, d'où l'on prend le ferry pour Talaimannar, au Sri Lanka. Tout un périple. Je redoute le jour où cela sera au-dessus de mes forces.
Mon parcours dans le monde du go est laborieux à raconter, et il n'aurait pas grand-chose de remarquable si ce n'était un Sri Lankais qui l'effectuait. L'année de mes 27 ans, après un tournoi remporté avec acharnement, j'entrais dans la ligue professionnelle de la Nihon Ki-In.
Je fis dans le même temps la connaissance de Kei, l'amour de ma vie, mais d'elle, il ne sera objet d'aucune évocation. Ça ne vous regarde tout simplement pas.
Cette carrière donc, qui peut obséder n'importe qui jour et nuit, elle put décoller dès ma professionnalisation. Je me confrontais à la mine désabusée des autres joueurs qui, condescendants envers les amateurs nouvellement montés en caste supérieure, ne se préoccupaient guère de ceux-ci. Ils attendaient de voir, en particulier à mon encontre, les rumeurs de batailles féroces livrées avec mon Maître étant parvenues à titiller leurs augustes oreilles.
Le coup de tonnerre frappait l'année de mon trentenaire, lorsque je remportais le titre Hon'inbō. Vous ne pouvez vous figurer l'ébranlement que cela représentât pour ce microcosme et ce pays. « Quoi ! Un gaikokujin ! Rafler le Hon'inbō au nez et à la barbe des neuvièmes dan ! » C'était véritablement inimaginable. Certains avancèrent, à mots couverts, que ma victoire se fût acquise par « la déstabilisation » que la couleur de ma peau pouvait avoir causé chez mes adversaires !
Histoire de damer le pion aux voix disgracieuses, je ne me suis pas arrêté à ce titre-là.
J'atteignis le neuvième dan à mes 48 ans.
Parallèlement à tout ceci, mes jubango égalitaires avec Kaneda s'espacèrent dans le temps ; a contrario, l'attente du prochain augmentait l'enthousiasme du public averti. En restant modeste et réaliste, je peux affirmer que mon statut grandissant et le rayonnement de mon Maître contribuèrent à alimenter la flamme de l'attente. Un journaliste chinois (tout à fait, chinois) a poussé la comparaison avec les deux mythiques dragons créateurs du jeu, Hei-Zi et Bai-Zi, qui se livrent selon le mythe la même partie depuis des millénaires, puisque immortels et infiniment patients !
De patience il fallait faire preuve, car à mon grand chagrin, Cho Kaneda intégra la Hanguk Kiwon, la ligue professionnelle coréenne, parce qu'immigré coréen de troisième génération. Nous ne nous sommes jamais rencontrés en compétition japonaise officielle. Il ne m'avait jamais fait part de ses origines ; d'ailleurs cela ne regardait que lui. Il me confia un jour que l'introspection qui avait abouti à ce cap décisif dans sa vie, prenait sa source le jour où je m'étais imposé pour mon voyage annuel dans mes terres natales. Qu'il me livrât ce gage d'amitié en toute sincérité m'avait rendu les yeux humides, et mon désarroi que je traînais depuis cette résolution se mua en une humeur tranquille et apaisée.

Des vagues s'écrasent contre la coque du ferry. Nous frôlons le Ram Situ, le Pont de Rāma, cette chaîne de bancs de sable, cordon de silicate reliant symboliquement l'Inde au Sri Lanka. Cette traversée représente énormément de choses pour moi.
Le Rāmāyaṇa est une épopée que ma mère me racontait au lit. J'avais des visions plein la tête, mais ce pont de singes remportait la palme dans mes délires imaginatifs. Entendre la voix maternelle aujourd'hui me manque terriblement. L'eau qui balance le bateau me berce intérieurement ; les rayons solaires réchauffent ma peau, bien lisse pour mon âge. Au fond de moi, je suis encore un petit garçon, et j'en mesure la valeur, à l'aune de notre époque.
Car je n'ai pas compris pourquoi elle est morte avec mon père, quelque part sur cette île nommée Neduntheevu, à des kilomètres plus au nord de ma position, un lieu de honte universelle, un lieu de génocide tamoul, où périrent des millions d'individus qui eux ne peuvent plus s'interroger sur ce qui s'est passé, avant que l'Inde démocratique, l'ONU passive et impuissante, ne daigne lever un doigt pour cesser l'hécatombe. Une haine sans fondement m'a coupé de mes parents. Toute ma volonté m'est inutile pour lancer un pont de singes et les ramener. La mort ne m'est pas un indicatif pour estimer la valeur d'êtres qui me sont chers.

Je n'accepterai pas ce tournoi, mais j'irai revoir mon vieil ami.

mercredi 3 décembre 2008

Intermédiaire XXXIV

Un mardi d'été semblable aux autres. Annemiggeli revient du marché artisanal qui se tient au marché couvert de la Grenette à Saint-Claude. Jeune femme célibataire, elle est encore un peu sous le choc de sa récente séparation. Le marché lui donnait l'occasion d'écarter temporairement ses tracas sentimentaux.

Ce fut un émerveillement pour les yeux, comme d'habitude. Les artisans étalaient leurs œuvres décoratives : des briques romaines peintes, des morceaux de bois transformés en stylo ou en corbeille de fruits, des chandelles de toutes les formes et de toutes les couleurs ; Annemiggeli s'en est procurée deux, ainsi que deux pots de confiture (framboise et griotte). Être entourée de monde et s'immerger dans le bruit de la foule l'avait distraite et réchauffée.

Elle progressait vers la rue Édouard Branly, quand elle appréhenda un homme, au croisement de la rue des Étapes et de la rue Carnot, qui prenait en photo le trompe-l'œil représentant l'ancien pont suspendu. Elle le scruta, se déplaçant sur l'autre trottoir, croyant au fond qu'en agissant ainsi, il allait se retourner vers elle. Il était tellement absorbé dans son occupation ; il ne la regarda pas et, ses fantasmes évaporés, elle passa son chemin, la tête nébuleuse.
*

Denis collectionnait les photos des trompe-l'œil. Malgré tous les cerveaux qui y étaient déployés, le Cercle des Amis du Grec Ancien de Dammarie-sur-Essonne lui-même n'avait pu lui donner le nom attribué aux collectionneurs de cette catégorie. Il utilisait ses week-ends et ses vacances tout à sa passion ; une manière détournée de révéler son célibat endurci.

La veille au soir, en s'arrêtant au bord de la route afin de soulager une alarme naturelle, il avait fait fuir un tétras lyre ; sûr qu'un de ses amis du Cercle aurait sorti une bonne plaisanterie. Il nota qu'il faudrait qu'il s'arrête à un restaurant, histoire de découvrir un plat avec ce volatile dans l'assiette, pour avoir un aperçu de la gastronomie locale.

On lui avait fourni une indication au village de Saint-Claude sur un trompe-l'œil, rue des Étapes ; c'est son mode opératoire, questionner les gens dans chaque commune qu'il explore. Cette fois, c'était un pont ; on trouve beaucoup de trompe-l'œil sur et sous les ponts, rarement qui en reproduisent. Celui-ci avait une belle teinte digne des cartes postales de l'ancien temps ; l'autre partie du travail, tout aussi difficile, consistait à fournir une légende détaillée. Ce pont-ci ne ressemblait pas à celui qu'il voyait enjamber la vallée du Tacon ; du travail en perspective.

Denis sentit une pique à la base de sa nuque ; il jeta un coup d'œil à droite et à gauche : seule une jeune femme en jupe et portant un panier s'éloignait. Il se massa négligemment l'endroit qui le démangeait – un quelconque insecte avait dû se cogner – et il reporta son attention sur la peinture.


N.B. : la possibilité du jeu de mots du CAGADE était une indication subtile pour un jeu de mots bien réel : phantasma (φαντασμα) signifie trompe-l'œil !

vendredi 28 novembre 2008

Intermédiaire XXXIII

Il fut construit aux abords de la ville de Pluguffan, à l'ombre conjointe d'un chêne et d'un châtaignier immenses, au temps d'avant le sentier pédestre.

J'avais onze ans ; mon frère Simon, neuf. Le « Royaume », le nom du territoire décrété au sein de notre bande de copains, s'étendait loin en amont et en aval d'un ruisseau anonyme ; sa capitale, son épicentre : les deux majestueux arbres d'essence différente ; sa Grotte des Chevaliers, obscure, pleine de dragons fumants ; à l'est, le Moulin, sorte de cuve d'eau naturelle, lieu cynégétique en grenouilles et petites truites ; plus au sud-est, la Plaine aux Fougères, champ de bataille limitrophe avec les pouilleux de Vorc'h Laë, éternel lieu de cache-cache les autres jours. Nous acceptâmes la mort dans l'âme une invasion barbare féminine (certes concitoyennes de Goarem Creis (1), mais des filles), dont les sujets s'installèrent brièvement à proximité, au cœur d'un chêne touffu et à la canopée rabotée.

Dans ce contexte de rivalité médiévale inter-quartiers, Goarem Creis se devait d'avoir une longueur d'avance. Pour démontrer notre savoir-faire technologique, une idée germa un après-midi estival, au chant d'un merle, alors que nous contemplions une grande fosse creusée par l'Histoire et le cours d'eau.
- Pourquoi pas en faire un bassin ?

L'eau cherchait à s'esquiver par une ouverture large d'un mètre ; nous n'osions pas nous aventurer plus loin dans la fosse : au sortir de celle-ci, le granit désagrégé en poussière de mica et de quartz offrait une stabilité à nos pieds, à l'abri relatif dans des bottes, que la vase nauséabonde et traîtresse d'au-delà ne pouvait procurer.

Mon frère prenait ce chantier très au sérieux ; il était celui qui s'en occupait le plus, devant un ami, Fanch, et moi. Nous dégageâmes au sécateur et à la bêche ronces, fougères et autres végétaux nuisibles aux fondations. Les outils d'excavation ensuite, pioches et pelles attaquèrent les parois terreuses habitées de lombrics. Nous travaillâmes même un jour qu'il pleuvait froidement des hallebardes ; trempés, l'œuvre prenant forme, nous ne pouvions que nous acharner. Nous faisions au mieux pour rester propres ; bien plus d'une fois, nos bottes se remplirent d'une humeur boueuse. A mains nues, nous posâmes les roches édificatrices ; à mains nues, nous bouchâmes les fuites coquines ; égratignées, gonflées, gelées, mais heureuses. Le dimanche était particulier : après une journée harassante et le regard résigné de ma mère sur nos vêtements, Simon et moi avions droit à notre traditionnel repas de crêpes ; une odeur à se pâmer contrastant avec les gaz marécageux.

Nous eûmes la visite une fois du fermier voisin (diplomatiquement neutre avec le Royaume, mais nous n'hésitions pas à batifoler dans son énorme grange aux bottes de foin piquant).
- Demat, yaouankiz ! (2) fit-il, en débouchant brusquement d'un hallier, de sa douce voix contredisant son dos voûté et son visage bruni.
- Bonjour, M'sieur Tymor ! répondit-on, sans trop comprendre ce qu'il nous avait dit.
- Alors, qu'est-ce qu'on fabrique de beau ?
- Un barrage ! lui lança-t-on, un sourire éloquent aux lèvres.
Il resta discuter quelques instants en notre compagnie, et devant le labeur déployé, s'en alla, silencieux, respectueux des travailleurs.

Pour sûr l'avancée des travaux ne se fit pas sans heurts ; crispations, énervements apportèrent leurs réunions conciliatoires sur les poursuites du monument, et plusieurs essais (conclus inévitablement par une inondation) aboutirent au tassement de l'ouvrage. Nous pouvions désormais traverser au sec, tandis que le niveau de l'eau montait progressivement, à l'instar de la popularité de l'édifice, qui dépassa promptement nos frontières.

Nous pûmes nous y baigner avant l'envahissement inéluctable par les lentilles d'eau et autres élodées, accompagnant la chute des chatons. Une corde pour se balancer d'un saule roux, un radeau moins stable qu'un monocycle, tout fut fait pour profiter de cette soudaine étendue d'eau.

Le barrage de mon frère, y ayant placé sa volonté, consacra notre été, sous le bruissement bienveillant du couple d'arbres.


1 : littéralement
« la garenne du milieu » ou « la terre du milieu »... Ça ne s'invente pas.
2 : Salut, la jeunesse !

mercredi 26 novembre 2008

Intermédiaire XXXII

« La loi, dans un grand souci d'égalité, interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts, de mendier dans la rue et de voler du pain. »

La phrase s'étalait en grandes lettres bleues sur fond gris, badigeonnées de toute évidence à l'aide d'un pinceau large, conclue par le nom de son auteur : ANATOLE FRANCE. Le mur suintant et carrelé n'avait pas vraiment entamé la sentence ; soit elle était relativement récente, soit la peinture se cramponnait admirablement.

La réclame stérile surplombait un amas de planches, de bâches et de cartons, le tout plus ou moins ligaturé ; on notait une certaine méticulosité à l'ouvrage ; on devait y prendre soin en dépit des environs répugnants : le fleuve humide et charriant des alluvions urbains ; le tablier du pont, sombre et habité ; le ronflement incessant du trafic autoroutier.

Un homme sortit debout de la masure, ou, plus poétiquement, se détacha de l'ensemble. Vêtu vraisemblablement de ce qu'il avait trouvé et/ou gardé, il s'éloigna en s'étirant, suivi à quelques pas d'un chat au pelage mi-long et noir et blanc. « Le Chat », comme l'appelait son maître (si tant est qu'un chat ait un maître), ne le quittait que rarement.

Le clochard déambula dans la ville toute la journée, le chat près des pieds, l'estomac au niveau des talons, évitant les rues trop bondées ; les gens avaient tendance à flairer une odeur, à ses côtés, et s'écartaient en fronçant le nez, malgré sa volonté d'entretenir une hygiène raisonnable. Le plus lourd sacrifice consenti fut la perte de ses cheveux longs ; dehors, la vermine est impitoyable. Il ne se risquait à la mendicité qu'en cas de carence grave, et cette époque n'était pas encore, heureusement, advenue. Il connaissait un employé travaillant au supermarché tout proche, amitié relique d'un passé englouti. Approvisionné en denrées à la frontière de la péremption, il partagea un bout de son repas avec le Chat, animal de compagnie qui s'exprimait peu.

Son vagabondage l'entraîna ensuite à proximité d'un restaurant d'alimentation rapide. Il éprouva de la peine pour les pinsons gras, les plumes ébouriffées et ternes, malades d'avoir picoré à longueur de temps des frites froides et les sauces grasses. Le Chat marqua sa désapprobation en snobant cette volaille, indigne de son rang de prédateur.

Et tous les soirs, il rejoignait quelques familles regroupées au cœur d'une ruelle entre deux immeubles, et sous les lumières de lampadaires d'une cour adjacente, se livrait à une séance de narration d'histoires pour les enfants. Il n'était pas rare qu'un parent s'appuie sur un mur et se mette à l'écouter ; le Chat s'allongeait à l'écart, indifférent, les yeux mi-clos.

- Oh ! Mais je vois que nous avons un petit nouveau ! dit-il d'une voix claire qui contredisait son apparence. Comment t'appelles-tu ?
- Loïc, répondit timidement, en articulant les syllabes, le garçonnet.
- Les autres, pouvez-vous dire à Loïc quelle histoire nous avons terminée hier soir ?
- L'Odyssééée ! clama en un chœur indistinct le jeune public.
- Et qui a inventé cette histoire ?
- Homèèère !
- L'un d'entre vous peut-il me raconter ce qu'il a retenu ? En gros. Vas-y, Rachida, nous t'écoutons.
- Eh bien, commença la gamine en se levant, y a Ulysse qui fait un long voyage pour revoir sa femme, Pelote...
- Pénélope, rattrapa un garçon assis à côté d'elle.
- Mais, je sais-euh !... Et alors il rencontre pleins de monstres, un cyclope qui a qu'un œil, il est aussi presque transformé en cochon pour être mangé, et quand il rentre chez lui, il se déguise en pauvre, et là, y a son chien très vieux qui le reconnaît avant de mourir, et c'est comme ça qu'il revient sur le trône de Grèce, et qu'il revoit sa femme et son fils.
- C'est très bien. D'accord. Chuchuchut ! Si vous voulez parler de L'Odyssée entre vous, faites-le après, sinon je m'en vais !
Les gamins se chamaillèrent un instant à coup de « Vas-y, tais-toi ! », puis se calmèrent. Sûr d'accaparer l'attention générale, le clochard amorça :
- Ce soir, je vais commencer une histoire qui a pour titre Les Misérables, une très belle histoire qui fut écrite par un homme qui s'appelait Victor Hugo. Cette histoire a eu lieu il y a très longtemps.
Il fit une pause oratoire.
- Un homme marche sur un chemin plein de cailloux. La nuit tombe, le vent souffle et il n'a pas d'abri pour dormir, même pas une niche pour se coucher. Son nom est Jean Valjean ; répétez après moi : Jean, Valjean.

samedi 22 novembre 2008

Intermédiaire XXXI

- C'est vraiment le bout du monde. La mer, rien que la mer, à des centaines de kilomètres à la ronde, s'extasia la femme.
Le couple chevauchait au pas sur le bord de la route méridionale de l'Île de Pâques ; ils approchaient du site de Hanga Te'e. Le bout de terre perdu dans le Pacifique était impitoyablement battu par des vents violents, hiver comme été, et ne les épargnaient d'aucune manière.
- C'est quand même un peu désert, il n'y a pas d'arbre... concéda-t-elle.
- Je t'avais prévenue. Encore une désertification à mettre au crédit de l'Homme, fit, maussade, son compagnon.
- Toi, depuis ce matin, je te sens bougon. Soit tu couves quelque chose, soit tu as une réflexion que tu rumines.
- Je réfléchissais au fait que la déforestation de l'île n'est dû, encore une fois, qu'à la volonté d'un culte religieux, emmenant la population indigène à une mort certaine.
La femme, la trentaine entamée, observa intensément son partenaire, non gênée par le pas du hongre qu'elle montait. En écartant les cheveux qui revenaient sans cesse devant ses yeux, elle dit :
- Non, chéri, je te connais assez pour savoir que ce n'est pas ce qui te préoccupe réellement.
Il lui jeta un coup d'œil et un sourire en coin ; le Cerro Terevaka veillait sur eux, en arrière-plan.
- On ne peut rien te cacher, chérie.
A l'horizon apparut un moaï, qui pointait son regard enfoncé dans la pierre vers l'intérieur des terres. L'homme tira sur les rênes, et obligea sa compagne à faire de même ; ils s'arrêtèrent au pied de la sculpture.
- Tu savais que leurs yeux étaient en cartilage de requin ?
- Je le sais, oui. Vas-tu me dire ce qui te tracasses ?
- Ceci. » Il sortit un billet de 100 Euro. « L'argent, encore l'argent, toujours l'argent. » Elle ne répondit pas. « Encore plus puissant qu'une religion, encore plus dévastateur pour l'humanité. » Il n'entendit que les sabots martelant épisodiquement le sol, et le vent qui rugissait. « L'ultime artifice. Mais ça (il désigna sur le billet le pont au tracé baroque), ça, ça dépasse l'entendement. C'est du cynisme pur, une défaite du monde libre.
- Ne soit pas si lyrique, soupira-t-elle.
- Mais enfin, dessiner un pont, un symbole qui rassemble, sur un billet de banque, l'élément qui divise, qui embobine par excellence, n'est-ce pas de l'hypocrisie ? N'est-ce pas se moquer de notre poire ? Alors voici ce que je vais faire », s'écria-t-il, ferme, sans laisser de temps de réponse.
Tandis qu'il pliait le billet, il ajouta :
- Une fois, j'ai lu dans un journal satirique (défini satirique par qui, à ce propos ?) que des Russes s'amusaient en soirée à brûler des billets de 500, et que leurs domestiques avaient ensuite ordre de ramasser les cendres. Ces « riches » sont des inconscients, en plus d'être punissables par la justice, alors que moi, je sais ce qu'est l'argent : le lien artificiel d'asservissement. Voilà.
Il s'orienta face à la mer.
- Un billet de cent.
Et il jeta l'avion en papier.

mercredi 19 novembre 2008

Intermédiaire XXX

« Journal de bord d'Eirik Raud, cent dix-septième jour de vol au sein du Simha Ier, an 4213 après l'Épopée de Gilgamesh.
À 9 heures standard j'ai reçu une invitation du commandant Viktor qui m'enjoignait à venir sur le pont du vaisseau. Ce devait être important puisqu'au moment où la porte de l'ascenseur gravitationnel s'ouvrit, un vacarme assourdissant m'accueillit, avant que je ne repère dans la foule Selenaïs et Agamemnon...
Tant que j'y suis, note : dîner en tête-à-tête demain 18 heures standard avec Selenaïs.
Je salue mes compagnons ; le commandant m'apercevant de loin et me saluant de la tête se décide à élever la voix pour demander l'attention de son auditoire. Suit un court blabla, jusqu'à ce qu'il dévoile l'objet du rendez-vous : l'image de notre future planète dans une résolution à couper le souffle. Des cris et des larmes légitimes surgirent parmi les invités ; Selenaïs m'a même instinctivement agrippé le bras. Ce que nous avions devant les yeux... Un rêve. Notre planète, Sippar.
Minutieusement sélectionnée entre d'innombrables concurrentes à la colonisation, c'est sa lune, Shamash, qui l'avait sortie du lot, miroir de notre Terre-mère. Celle qui apparaissait sur l'écran était incommensurablement plus belle que tout ce que j'avais pu imaginer. Ces teintes si prometteuses... et cette damnée étoile qui nous en avait caché la vue, à la sortie du dernier tunnel espace-temps ; maintenant que Sippar nous tendait les bras, l'excitation avait grimpé de plusieurs crans. Je saurai imposer, ce soir, mon sujet de discussion à mes collègues terraformateurs des autres missions, cher journal, et ce n'est pas pour me déplaire !
On passera à du concret, nous, deuxième génération ; nous n'en sortirons pas moins glorieusement que la première, bien au contraire. Je l'affirme. La biodiversité extraterrestre déjà sur place sera à intégrer à la complexe équation, paramètre qui n'existait pas sur Vénus, ou plus du tout sur Mars et sur Europe. Je sens l'adrénaline monter en moi par vagues, et ce vertige m'opacifie la manière de commencer à m'y plancher sérieusement ; j'ai l'impression de me retrouver face à un buffet monstrueux dont les plats disposés sont plus délicieux les uns que les autres, ne pouvant y goûter que superficiellement chacun son tour...
Mais que suis-je en train de dire ?
Je sais pertinemment que mon travail ne me rassasiera jamais, d'autant que la responsabilité qui est la mienne est un poids immense ; je détiens le pouvoir de survie d'innombrables futurs Sippariens ! Un pouvoir que nul autre n'obtiendra plus ! J'ai la chance unique de permettre la perpétuation de l'humanité...
J'en ai les larmes aux yeux, en l'exprimant tout haut. Cette émotion est plus intense encore du fait de la concrétisation de la beauté stellaire de ce matin...
J'attends impatiemment d'y poser les pieds, et ce serait un gâchis que d'oser anticiper un tel instant. »

samedi 15 novembre 2008

Intermédiaire XXIX

« Gracias.
- Bueno viaje, señor. »
Il est 6 h 45, une journée d'hiver de la fin août 1972. Le guichetier de la gare a remarqué le léger accent brésilien derrière le remerciement espagnol, et lui a souhaité bon vent, affable. L'homme à qui il vient de vendre un billet pour el Tren a las Nubes est vêtu d'un pardessus sombre, des habits qu'il devine tout aussi sombres, une mallette tenue par la main gauche, et un chapeau italien, la même conception chapelière que dans ce film qu'il a vu vu récemment... Il a le titre sur le bout de la langue... Le Parrain, c'est ça. Un sacré bon film.
L'homme en question monte dans un wagon, ouvre la porte de la cabine, observe les rangs de fauteuil vides, semble se décrisper légèrement puis choisit de se poser directement sur la première rangée à droite, à côté de la fenêtre. Il pousse un long et discret soupir une fois confortablement installé ; pas fâché de quitter Ciudad de Salta et la planque insalubre, aux murs suintant les jours de pluie d'été.
Un homme portant des bagages entre et va se poser à l'autre extrémité du compartiment, à gauche ; il scrute l'extérieur un instant par la fenêtre, puis ouvre El Tribuno du jour. Une minute plus tard, deux enfants gazouillants précédés de leur mère s'assoient au milieu du wagon.
Après qu'un coup de sifflet eut retenti, la locomotive s'ébranle et le voyage commence. Ciudad de Salta défile, ses baraques bien alignées, ses rues bondées aux gens désœuvrés ; on s'éloigne un temps dans la plaine afin de rallier différentes gares, puis l'on se dirige au cœur de la Cordillère des Andes. Les paysages sont secs, poussiéreux, parsemés de touffes de graminées, de buissons calcinés par le gel et le soleil, de cactus plus acérés les uns que les autres. Pour un train qui est réputé pourfendre les nuages, c'est l'essentiel même qui manque aux rivages célestes ; les crocs rocheux des horizons tourmentés des Andes devaient avoir un petit creux.
Les heures fuient, ainsi que les petites gares, et les tunnels, et les zigzags ; les enfants se sont lassés des paysages désolés ; ils se sont amusés à voir un groupe de condors qui tourbillonnaient dans une encoignure du ciel avant de descendre à terre : leur enthousiasme fut vite douché par la mère qui leur expliqua l'utilité des charognards ; l'homme du fond était toujours plongé dans une lecture, cependant il avait troqué son journal pour un livre à la première de couverture marron, selon ce qu'avait perçu du coin de l'œil l'homme au borsalino. Ce dernier regarda franchement l'individu du fond lorsqu'un bruit de sachet froissé se fit entendre, mais ce n'était qu'un sandwich que l'autre mordit avec appétit. Son ventre gargouilla de dépit en même temps que le soroche se manifesta en lui ; il se sentit rudement nauséeux. Un des enfants se plaignit ; cela convainquit l'homme au chapeau : il se leva et sortit prendre l'air.
Le mal s'atténue quelque peu. La porte s'ouvre et l'homme au livre lâche un jet de bol alimentaire dans la nature. Il maudit le soroche tandis qu'il s'essuie la bouche de son mouchoir. Un brin gêné de s'être ainsi comporté en public, il s'excuse auprès de l'homme au chapeau, qui lui pardonne volontiers d'autant qu'il souffre du même mal.
Le silence du rail s'impose, l'air frais vivifiant les deux hommes. L'un d'eux désigne un ruban de métal suspendu qu'il dénomme viaduc de La Polverilla, preuve que l'on s'approchait du terminus.
L'homme au chapeau ressent soudain une piqûre douloureuse à l'endroit de sa cheville droite ; lâchant un petit cri, il relève des yeux surpris sur son copassager qui tient en main un parapluie.
« Um guarda-chuva ?
- MR-8 ? » susurre l'autre, qui lut la désagrégation du masque sur le visage de sa victime.
La ricine provoque un choc anaphylactique, et l'homme au parapluie aide l'autre à passer par-dessus bord, pendant que le train s'engage sur le viaduc. Les autres passagers, soient tout absorbés par la vue splendide, soient s'en contrefichant, ne verraient au pire qu'un panache de poussière accompagnant un éboulis.
« Até à próxima. »

mercredi 12 novembre 2008

Intermédiaire XXVIII

Le vicomte Halifax avait supplanté Winston Churchill au poste de Premier ministre, et c'est à partir de cette passation de pouvoir que tout avait basculé, pensait Frederik Herbert, pilote d'un Spitfire désormais reposant au fond de la baie de Cardigan.
Oui, son Spitfire s'était abîmé en mer pour une raison qu'il ignorait ; l'escadron n'avait pas encore l'ennemi en vue ! « Si même nos appareils défaillent avant de combattre... » Herbert en sortit quasiment indemne ; seul, son bras gauche luxé, qui faillit le faire bêtement se noyer. Récupéré à temps par des pêcheurs, on le transférait, tandis qu'il était navigant dans ses réflexions, sur Ynis Gaint, une île située dans le Menai Strait, où un hôpital discret avait été implanté.
A moins que ce ne soit la présidence Lindberg aux États-Unis, en 1936, et son passage à l'allemand en tant que langue officielle unique du pays (l'anglais américain et l'allemand cohabitaient alors officiellement, auparavant), poursuivit-il en tête. Les gens oublient trop vite la répercussion que Lindberg, président étasunien d'alors, et toujours en activité, a opéré en Europe, et au Royaume-Uni ; l'insularité ne signifie pas inconditionnellement isolement. Le traité de paix qui avait découlé de l'unilatéralisme linguistique, entre « civilisations d'origine germanique », avec le IIIe Reich, selon ce qu'il en était ressorti, avait progressivement coupé l'approvisionnement transatlantique, asphyxiant le Royaume-Uni en temps de guerre.
Herbert s'interrogea sur la rumeur de camps de concentration pour communistes aux États-Unis ; avec ce taré de Lindberg, conclut-il, on pouvait s'attendre à bien des horreurs, et d'autres qu'il pariait encore dissimulées.
Cette damnée guerre ; à croire que Dieu Lui-même assistait Hitler dans ses conquêtes. Les Français n'avaient rien pu faire, la Blizkrieg avait été dévastatrice et insolemment victorieuse. L'Opération Felix avait permis la récupération de l'enclave de Gibraltar, rendant plus difficile le lien avec les Indes. Les Russes et les Nazis avaient signé leur traité de non-agression mutuelle, et Hitler eut alors toute permission sur l'Ouest et la Méditerranée. La Luftwaffe avait remporté contre toute attente la Bataille d'Angleterre, et chose incroyable, la création d'une tête de pont au West Sussex. Halifax avait été propulsé Premier ministre ; il se précipita pour gribouiller de sa signature une paix toute relative ; il expulsa illico presto les réfugiés politiques vers l'empire allemand. Le coup de grâce vint avec le défilé triomphal que Hitler effectua à Londres ; capitale à jamais souillée par le fou totalitaire.
La Résistance naquit.
Le Royaume-Uni occupé s'étendait du comté de Bristol à celui de Norfolk. La Résistance avait pris position en zone libre, le Pays de Galles devenant une zone tampon décisive. Entretemps, Churchill s'était exilé en Irlande, à Dublin, d'où il émis son appel du 18 juillet 1941. Herbert avait immédiatement répondu à l'appel, à l'instar de tous ses compagnons pilotes de la RAF.
Les douces mains de l'infirmière réajustèrent l'attelle de Herbert, puis en lui souriant, retourna se rasseoir à la place passager de la camionnette vrombissante. Celle-ci s'engagea sur le causeway reliant Ynis Gaint à Ynis Môn.
Herbert croyait être tombé amoureux de l'infirmière, mais en temps de guerre, pensa-t-il amèrement, on se rattachait à la moindre étincelle d'empathie croisée.

samedi 8 novembre 2008

Intermédiaire XXVII

Chronologie de dépêches PAF*

Moins de 2 millions de km2 pour la forêt amazonienne brésilienne (21/05/202-)

Le président brésilien Bartolomeu das Mortes a annoncé que la surface amazonienne du pays venait de descendre sous la barre des 2 millions de km2, ce qui comparée à la surface originelle correspond à moins de la moitié.

« Ce trésor national et mondial qu'est la forêt amazonienne, ce poumon de la planète, a aujourd'hui une surface moindre, de l'ordre de 2 millions de km2 », a annoncé le chef de l'État brésilien, en marge d'une conférence consacrée aux énergies propres et la pollution des villes.

Cette déclaration fait suite aux vigoureuses attaques que le gouvernement a essuyé de la part de nombreuses associations internationales, telles Greenpeace, la WWF, appuyées en cela par de nombreux prix Nobel de la Paix, dont le Brésilien Ademar Rocha, récompoensé en 201-.


Nouveaux troubles dans l'ouest brésilien (26/06/202-)

Des troubles dans l'État du Mato Grosso, Centre-Ouest brésilien, entre des indiens et des contrebandiers, faisant une vingtaine de blessés, dont deux critiques.

Ces accrochages deviennent de plus en plus fréquents dans cette partie du Brésil, en raison de la menace que représentent les exploitants forestiers et leurs commanditaires, les posseiros (propriétaires terriens, souvent illégaux), aux yeux des autochtones, responsables selon ces derniers de la déforestation massive et illégale qui continue.

« C'est une escalade de la violence à laquelle nous assistons. Bientôt, les tribus indiennes formeront une coalition et pourraient très bien prendre l'offensive, sous forme de guérilla, dans les jours prochains. Il faut éviter à tout prix un bain de sang. Pour cela, et sans délai, il est impératif de cesser toute déformation ; mais je sais que je parle dans le vide... » a déclaré Otávia Mirelles, représentante de Human Rights dans la région.

Depuis le début de l'année, c'est le quinzième incident de la sorte répertoriée par les autorités.


Ademar Rocha s'insurge du mutisme du gouvernement brésilien (06/11/202-)

« Ce n'est pas possible de laisser continuer un tel massacre ! » a déclaré Ademar Rocha, lors d'une conférence donnée à Manaus, capitale de l'État fédéral d'Amazonas, pour la sortie en salles de son documentaire « Toucan pour toucan, dent pour dent ».

« Je me suis rendu au cœur d'une exploitation clandestine, grimé pour que l'on ne me reconnaisse pas, et ce que j'y ai vu et vécu est tout bonnement révoltant ! Des arbres centenaires abattus, laissés sur le bas-côté à pourrir, simplement pour construire une route d'approvisionnement. Une route ! Et l'on s'imagine civilisé ? Fariboles ! »

« J'ai vu un toucan, ce magnifique oiseau, se faire tirer dessus à bout portant, réduit en une bouillie sanguinolente, pour la raison que ses cris empêchaient un ivrogne de cuver son fût de Xingu. Je le dis, je le répète, nous sommes des enfants, qui plus est barbares, détruisant, saccageant, pillant une forêt d'une beauté unique. Parce qu'une fois disparue, elle ne sera plus là. C'est une lapalissade, certes, mais celle-ci vous fera pleurer. »

« Nous mettons à bas une forêt primaire que la Nature a mis des milliers d'années à créer. Une forêt primaire se suffit à elle-même ; l'Amazonie n'est pas le poumon de la planète, mais elle en est le centre naturel, vieille, dangereuse, saignée à petit feu. »

« J'accuse le gouvernement muet de collaborer avec ces criminels [les posseiros], et d'avoir bafoué notre devise, Ordem e Progresso », a fermement condamné le prix Nobel de la Paix brésilien.

(Retrouvez notre vidéo de la conférence et l'intervention complète d'Ademar Rocha sur notre site internet : ...)


Intempéries généralisées au Brésil, dégâts estimés à 1,2 milliards de réaux (500 millions d'€) (25/07/202-)

Les inondations de l'Amazone se sont étendues loin dans les terres, en raison de l'absence d'obstacles naturels due à la déforestation, rapporte une source, souhaitant rester anonyme, proche de l'entourage du ministre de l'Environnement brésilien.

Les fortes précipitations en amont du plus grand fleuve mondial, du jamais vu depuis les premières observations météorologiques, n'ont fait qu'aggraver la montée des eaux, selon un message de METAR.

250 000 habitations ont dû être évacuées, pour un nombre estimé à 900 000, voire un million de personnes.

Le plus grand bassin forestier de la planète n'est pas le seul à être touché par les caprices de la météo : dans l'État du Minas Gerais, la sécheresse qui le frappe a fortement atteint le volume d'eau du rio Saõ Francisco, détruisant indirectement de nombreuses plantations alentour dépendantes du fleuve.

Alors qu'un deuxième ouragan vient de toucher l'État de Santa Catarina, fait très rare dans l'Atlantique sud, le gouvernement fédéral estime les dégâts globaux minimaux à 1,2 milliards de réaux (environ 500 millions d'€) et en appelle à l'aide internationale.


Cinq morts dans une escarmouche contre l'armée française, en Guyane (20/06/202-)

Cinq morts, dont deux gendarmes de la brigade fluviale de Camopi, sont survenues lors d'une escarmouche en amont de Camopi sur le fleuve Oyapock, a-t-on appris.

« Il s'agit vraisemblablement d'anciens orpailleurs clandestins, aujourd'hui reconvertis en passeurs, qui ont conservé leurs habitudes illégales. Dès que nous nous sommes approchés, ils ont fait feu », raconte un témoin ne souhaitant pas être cité. « Nous avons aussitôt répliqué. Certains d'entre eux sont morts, d'autres blessés qui, une fois rétablis, seront placés sous le sceau de la justice. »

Le président de la République a fait parvenir un communiqué dans lequel il parle de sa compassion pour les familles des victimes, et que tous les moyens seront déployés pour retrouver et châtier les assassins.

Depuis deux ans, l'immigration clandestine en Guyane, qui est la porte de l'Europe pour nombre de Brésiliens, a connu une croissance exponentielle.


« La forêt amazonienne réduite à moins d'1 million de km2 » (Dos Santos) (27/02/202-)

Le ministre brésilien de l'environnement Manoel dos Santos a annoncé que la forêt amazonienne possédait désormais une surface en-deçà du million de km2, et ce alors que la crise grave que traverse le pays atteint un degré critique.

L'émotion est grande au Brésil depuis l'assassinat du prix Nobel de la Paix Ademar Rocha devant le pavillon de sa résidence, et que l'enquête n'avance qu'à pas mesurés. Les soupçons se tournent vers les posseiros, que Rocha attaquait sans cesse, notamment dans son célèbre documentaire « Toucan pour toucan, dent pour dent ».

Le gouvernement brésilien s'est également vu vertement sermonné à la tribune de l'ONU par le président européen pour la violente répression militaire qui fit un millier de victimes dans les rues, suite aux émeutes après la mort de Rocha. Le président Das Mortes avait répliqué qu'il n'avait pas de leçons à recevoir d'un ancien président français qui avait ouvert plus de prisons que d'écoles.

Néanmoins, cette annonce du ministre Dos Santos n'aidera pas à apaiser un contexte déjà très tendu.


La France construira un mur pour « protéger la Guyane » (31/01/203-)

La ministre de l'Intérieur Armelle Bontemps annonce l'édification d'un mur qui s'étendra sur les 730 km de la frontière de l'État de l'Amapá du Brésil et de la Guyane. C'est la plus longue frontière que la France partage avec un pays.

La ministre annonce également l'envoi dans un premier temps de 2 000 militaires pour renforcer la surveillance de la frontière. « Tout cela pour la sécurité des citoyens français d'outre-Atlantique », a-t-elle ajouté.

La présidente brésilienne Mandolina do Jari a immédiatement dénoncé une « phobie du Brésil et de ses habitants » et que cela « ne restera pas sans conséquences ». Elle a également comparé ce mur à celui de Berlin, du Rio Grande et d'Israël, fustigeant « une peur irrationnelle du voisin de palier ».

Depuis cinq ans, une soixantaine de militaires ont péri face aux armes des passeurs de clandestins. Ceux-ci fuient les graves intempéries qui se répètent tragiquement sur le sol brésilien chaque année, à cause de la désertification due à la déforestation. Forêt que la Guyane a su préserver.


Des Casques bleus à Saint-Georges-de-l'Oyapock (31/10/203-)

L'attentat à la voiture piégée qui a détruit partiellement le pont de l'amitié franco-brésilienne à Saint-Georges-de-l'Oyapock, en Guyane française, et qui a causé la mort de 22 personnes, dont 3 militaires et 4 enfants, n'a pas fini de provoquer des tensions dans la région.

À l'ONU, on déplore le laxisme mortel concernant la déforestation massive de l'Amazonie pour expliquer le champ de ruines qu'est devenu le Brésil. De l'autre côté de la tribune, la présidente brésilienne Mandolina do Jari, particulièrement remontée, a attaqué la position sécuritaire de la France ainsi que sa démagogie dans le dossier de l'immigration clandestine.

Les 9 membres permanents du Conseil de Sécurité, Brésil inclus, se sont réunis à huis clos afin de réfléchir sur l'envoi ou non d'un contingent de Casques bleus pour prévenir tout risque de récidive d'attentat.


* : Presse alter folliculaire

mercredi 5 novembre 2008

Intermédiaire XXVI

S'enfuir avec ses propres démons, ça les renforce, ça les fige en vous. Et partir seule provoquera l'effet inverse que vous escomptiez ; la boucle s'adressera à la boucle, Ouroboros mémoriel, jusque son anéantissement total ; en d'autres termes, vous vous détruirez.
Encore faut-il posséder une conscience.
Est-ce le sujet de votre prochain ouvrage ?
N'importe quel livre évoque son auteur ; comment voulez-vous écrire sur des choses que vous n'avez jamais vécu ?
Peut-être... en faisant preuve, disons, d'imagination ?
Imagination ? Écoutez, un gars comme Einstein qui sort une phrase du genre « L'imagination est plus puissante que la connaissance » ne peut être qu'un abruti. Je vous parle de faits, je vous parle de la réalité, de ce que vous avez vécu, pas des Idées de Platon.
Qu'est-ce qu'un écrivain peut apporter au monde d'aujourd'hui ?
Je n'en sais strictement rien. Vous me posez une rudement bonne question.
De la patience ?
En attente de ?...
Si vous ne faites pas un effort, nous ne viendrons pas à bout.
Vous voyez ? Les faits, amenez les faits.
La fin justifie les moyens, selon vous ?
Non, ne le voyez pas ainsi... D'accord, vous marquez un point. Je n'ai pas fui à Eilean Bàn, j'aime la solitude. A cet instant, vous disposez d'une toute-puissance sur vous-même.
C'est là que vous vous trompez, mais je ne vous expliquerai rien, car vous ne voulez rien entendre.
Tirons partie des faits.
Très bien. Il neige.
N'est-ce pas ? Ne vous faites pas de mouron. Les flocons de neige ne durent pas, vous savez. Le vent et le sel sont sans pitié, à défaut de soleil. Vous pouvez rouler tranquillement sur Skye Bridge et rentrer chez vous.
Vous sortez de la douche.
Ne pas ronger les cuticules gonflées par l'eau brûlante de la douche, cette faim d'épiderme sans saveur découvre le sang de la chair.
Vous avez mangé des pâtes.
J'ai fait bouillir de l'eau ; les minuscules bulles d'oxygène, coincées sous la tache d'huile d'olive flottante, se réconcilient, se communautarisent, percent la substance oléagineuse puis éclatent ; invisible vapeur, éther domestique de la casserole.
Et cela n'est-il pas preuve d'imagination ?
Non, ces images retranscrites ont eu lieu ; ce sont des faits.
Je n'ai qu'une conclusion : vous êtes ignorante. Jamais il ne vous viendra à l'esprit que ce phare illuminera les sommets blanchis jusqu'au ciel, telle l'écume terrestre, ou le cadavre méticuleux des nuages...
Vous déblatérez des foutaises. L'imagination est un poison, car elle fait rêver. Je ne me base sur rien d'irrationnel.
Laissez-moi deviner... Vous percevez le monde en gris.

samedi 1 novembre 2008

Intermédiaire XXV

Dormir ; c'est bon de dormir, surtout dans un lit.
Le premier instant délicat est de se glisser sous les draps. C'est froid car inhumain. Mon père m'a confié, quand j'étais petit, de compter cinq minutes pour que le tissu nocturne absorbe et renvoie ma chaleur. Et, effectivement, au bout de cinq minutes, mon corps cessait de frictionner ses muscles, et la bulle de bien-être battait tel un cœur apaisé ; cocon environné d'un froid hivernal. Recroquevillé en position fœtal, il nécessitait encore d'étendre ses jambes ; d'autres territoires à conquérir.
Maintenant, votre corps est prêt, mais pas votre tête, non... La tête ordonne, le corps suit. Quel que soit le degré de fatigue, c'est la tête qui appuie sur le bouton d'extinction des feux (notez bien que la Maladie influence la direction des commandes). Il me faut le noir complet pour qu'en fermant les yeux, je ne perçoive aucun stimuli vespéral.
L'on ferme les yeux.
Vos pensées vous assaillent, le recyclage naturel de la journée a démarré. Quelquefois surgit une phrase qui peut tourner en boucle, obsédante jusque la démence. « Je dois dire quelque chose. » N'importe quelle émotion la ramènera. « Je dois dire quelque chose. Je dois dire quelque chose ? Je dois dire quelque chose. Je dois dire quelque chose ! » C'est un poison solitaire ; si l'on n'y prend pas garde, elle devient une sentence à mouvement perpétuel.
Une phrase, ou bien un geste curieux : l'attention se porte soudain sur les paupières continuant à battre automatiquement, même fermées !
Parfois, l'on bâille. Le corps se détend. Parfois aussi, on a un bras ou une jambe, ou un pied, bref, une partie de la carcasse qui soubresaute brusquement, alors qu'on ne lui a rien demandé. Quand je vous disais que le cerveau tien les rênes... Il s'agit de lui, il surveille si l'on n'est pas en train de mourir. C'est qu'il veut vivre !
Les pensées virevoltent, à l'aide d'un plan de vol moins chaotique qu'initialement ; le filet à papillons est efficace. Moins bruyantes également ; pourtant il suffit d'une mutinerie d'une inassouvie pour retourner en pleine cacophonie. Disons que rien de semblable ne se soit déroulé ; dans ce cas, une autre catégorie de pensées apparaît : celles qui délirent. Certaines ont fusionné, se métamorphosant en des monstres d'imagination. Alors que l'on sent une pression provenant de derrière ses yeux, les paupières seules empêchant une auto-énucléation, l'incongruité de l'atmosphère mutante dans laquelle on est plongé ensorcelle. Un bruit de bouteille débouchée, à une seconde d'intervalle, et les yeux sautent ; je ne tâtonne le sol afin de les récupérer après qu'il aient fini de rouler, le temps utile à cet insupportable malaise de s'estomper. Le son de la succion au moment où je les remets en place englobe mon crâne d'une insoutenable onde nauséeuse.
Puis je me relève sur la plage du Treustell, à l'Île-Tudy. Les dunes en béton armé ont remplacé celles de sable dans l'optique de protéger l'humain. Devant moi, de l'eau plate ; sur ma droite, la mer est en furie, elle fracasse de lames de fond l'amoncellement de roche grise ; le dais céruléen frémit à peine ; je n'entends pas ce clivage de rivages. Je décolle en douceur, je survole le terrain de vacances de ma grand-mère plus loin dans l'éther ; le saule roux pleure ses feuilles, pourquoi persister à les converser ?
Sur le pont de Sainte-Marine - je libère un bras coincé sous mon torse -, j'observe l'Odet transformé en benne à vase. Je salue un petit garçon qui voyage sur son lit volant. Je plonge de l'édifice ; la sensation de gravité est physiquement grisante et irrésistible ; les G au creux de l'estomac me le barbouillent alors que je remonte dans les airs.
Je m'enfonce au sein des cirrus qui s'effilochent, tandis que la sensation de vertige se dissipe ; je m'assoupis sur ce matelas en ramenant un drap cotonneux...

mercredi 29 octobre 2008

Intermédiaire XXIV

Alors que je m'éloigne de l'hôtel, quelqu'un me hèle :
- Monsieur V. ! Monsieur V. ! Attendez ! Votre courrier !
Le brave s'approche de moi, tout essoufflé, et me tend une liasse d'enveloppes. Je le remercie verbalement et par un billet de cent roupies.
Mon taxi me dépose à Chennai Egmore (1), où m'attend le train en partance pour Râmeshvaram. Il est naturellement bondé ; le trajet verra les wagons débarquer et embarquer une quantité invraisemblable d'individus ; j'ai pu observer les différences comportementales dans les transports en commun entre l'Inde et le Japon, sur la base du nombre tout aussi impressionnant de personnes (quelque sociologue doit s'être penché sur la question) ; impossible d'avoir un wagon réservé aux femmes en Inde, par exemple.
Et j'ai la place et le temps pour décacheter ces lettres reçues in extremis.
« Cher Monsieur V. Anand... » Un courrier de mon banquier ; pas très engageant ; étrange le fait de se voir donner du Cher Monsieur, sitôt un bon pécule placé, après l'anonyme Cher client.
« Mister V. Anand... » Une missive d'un admirateur ; au vu de la pauvreté de son vocabulaire anglais, j'estime qu'il doit être Français ou Étasunien. Il en a oublié son adresse d'expédition.
La suivante m'intéresse davantage lorsque je lis deux kanjis familiers qui retiennent immédiatement mon attention : 囲碁, signifiant « jeu de go ». Absorbé par ma lecture, je ne tarde pas à faire abstraction des cahots du train bringueballant. La lettre est émise sans surprise par la Nihon Ki-In (2).
Je me redresse et m'appuie sur le dossier du banc ; par la fenêtre légèrement opacifiée par la crasse, les paysages défilent ; le soleil illumine les petits lacs et les rizières, les routes que l'on devine poudreuses serpentent avec la vitesse et la perspective.
La Nihon Ki-In a décidé l'organisation d'un tournoi exceptionnel, doté d'un prix tout aussi exceptionnel. Ce prix consiste en un goban en kaya, de bols en acajou, de pierres blanches en marbre blanc du Rajasthan et de pierres noirs en diamants noirs (3) du Brésil. Je n'ai pas pris la peine de jeter un œil à l'estimation de cette œuvre d'art - une fortune indécente, au regard de l'enjeu.
Cinq rencontres entre moi et mon adversaire légendaire, Shotaro Kaneda (4).
Ils souhaitent de manière absolue – c'en est pitoyable – un vainqueur pour nous départager. Cela fait des années que nous ne pouvons, Kaneda et moi-même, ne délivrer que des parties nulles (des jigo, dans le jargon). Il est vrai que nos rencontres se sont espacées, et que chacune d'entre elles revêt dès lors un caractère fort excitant pour les initiés. Un journaliste chinois (oui, chinois !) nous a comparés à Hei-Zi et Bai-Zi, les deux mythiques dragons créateurs du jeu, se livrant la même partie depuis des millénaires, puisque immortels et infiniment patients !

Mais je m'aperçois qu'à rêvasser, je perds la notion du temps ; je ne suis concentré à l'extrême que pendant une partie de go ; nous avons bien avancé, nous sortons de Madurai ; au sud-est, Râmeshvaram, terminus de mon train – en Inde. Je me rends au Sri Lanka ; chez moi.
Je suis né à Ratnapura, la Cité des Gemmes ; mon père était un marchand de poids et très reconnu de ce commerce juteux ; par ailleurs il est probable qu'il ait eu affaire avec des traders plus que louches, et je n'ai nullement cherché à l'exonérer de ces erreurs. Comparativement à des centaines de milliers de mes compatriotes, je n'ai donc pas eu à me plaindre de ma jeunesse. Jours bénis que ceux passés à folâtrer en vue du Samanalakanda, où ma famille, à Maskeliya (5), possédait une maison de villégiature.
En grandissant, mon père ne voulut pas que je rentre dans son circuit ; j'étais pourtant l'aîné des neuf frères et sœurs. Me protéger contre son gagne-pain peu recommandable n'empêcha pas de faire la connaissance de quelques-uns de ses « collègues », des Thaïlandais, qui s'adonnaient, entre autres activités dont j'ignorais heureusement l'existence, au Mahjong (6). Un jour que je les voyais s'enthousiasmer sur une partie, l'un des observateurs avec qui j'avais sympathisé, percevant mon intérêt pour leurs exclamations magiques à mes oreilles (« Chow ! » « Pung ! ») m'entraîna à part afin de m'initier à un jeu, que dis-je, « un art » qui requérait, soi-disant, « davantage de qualités stratégiques que le meilleur joueur d'échecs du monde » n'en possédât. Pas moins ! La curiosité surpassant ma méfiance, je ne le regrettais aucunement ; ce n'est qu'après-coup que je sus qu'il m'avait offert un des plus grands moments de ma vie. Il découvrit d'une étoffe un goban ; patiemment, il m'expliqua les règles ; nous commençâmes bien évidemment en 9x9 (7).
Totalement obsédé par ce jeu, je fus pour un mois à assimiler les subtilités du go ; subtilités qui, à mon grand plaisir, en appelèrent d'autres. La philosophie du go m'imprégnait lentement, sûrement ; le groupe de Thaïlandais n'étanchait plus ma soif de victimes ; mon initiateur contacta un gros bonnet japonais à Colombo, que je battais de nombreuses fois. Anéanti par mes facultés stratégiques, il prit rendez-vous avec mes parents ; ce qu'il leur expliqua les dépassa : il souhaitait ardemment m'aider à devenir un insei (8) à Tōkyō, pour une période d'une année ! Avoir la chance d'étudier à l'étranger convainquit finalement mes parents.
Une année au Japon ! Je découvris qu'il y existait une ligue professionnelle, de même qu'en Chine et en Corée. Rares étaient les insei en-dehors de ces trois pays ; c'est toujours le cas, présentement. A vrai dire, je n'avais rien à perdre. La Nihon Ki-In, sondant un potentiel que malgré ma modestie je dois qualifier de remarquable, voulut me conserver. Je m'y procurais une réputation de jeune fou, d'« exotique » ; à l'époque, je désirais très certainement secouer les piliers en vigueur ! Je ne me suis pas trop mal débrouillé, tout compte fait.
Car je m'y plus tellement, que je ne ressentais pas réellement le besoin de rentrer à Ratnapura ; la deuxième raison étant ma peur chronique de voyager en avion – je ne l'expérimentais qu'à l'aller ! Pour retourner au pays, je prenais une fois l'an, pour un bon mois de vacances, les moyens délivrés par la navigation maritime.
Après un tournoi remporté de haute volée, je devenais enfin professionnel. Et ma carrière put dorénavant décoller. Je me confrontais à la mine désabusée des autres joueurs qui, condescendants vis-à-vis des amateurs nouvellement montés en catégorie supérieure, ne s'en préoccupaient guère. Mais le respect vint rapidement, ou du moins une forme de sérieux à mon encontre, lorsque je remportais le titre Hon'inbō (9). Vous ne pouvez vous figurer le coup de tonnerre que cela représentât pour ce pays. Quoi, un gaikokujin (10) ! Gagner le Hon'inbō ! Certains crurent ma victoire acquise par « la déstabilisation » que la couleur de ma peau pouvait avoir entraîné chez mes adversaires !
Je ne me suis pas arrêté à ce titre-là, vous comprenez bien. Et les voix disgracieuses émirent moins d'objections. C'est une longue histoire, qui m'ennuie quelque peu.

Je marche sur le quai et sort de la gare de Râmeshvaram. Les embruns caressent mes joues, le sel mes papilles gustatives. Je ne pleurais jamais après une défaite. De nombreux taxis sont là, à nous attendre, voyageurs. Leurs petites affaires demeureront profitables jusqu'à ce que quelqu'un de haut placé veuille ordonner la rénovation de la voie ferroviaire (11), jusqu'à Dhanushkodi. Ensuite, le ferry...
J'avais rencontré Kaneda par des amis communs ; plus vous rencontrez de joueurs, plus vous apprenez, tel est mon credo. Nous ne sûmes jamais qui avait demandé à jouer sans komi (12) (un avantage sur le goban que nous déclarons déloyal : y a-t-il compensation pour le joueur noir, aux échecs ?), comme cela se fit pendant des siècles, mais en alternant noir et blanc, nos parties se dénouaient systématiquement par un match nul. Nos rencontres acquièrent une certaine renommée, tandis que nous développions des stratégies de plus en plus agressives, l'un contre l'autre, avec un acharnement démesuré ; aucune solution possible, nous nous annihilions mutuellement.
La renommée se mua en une passion muette toute japonaise pour nos neutralisations respectives. Or, cerise sur le riz au lait, nous nous étions jurés que nos parties, lors des compétitions officielles, ne vaudraient rien, à nos yeux, car entachées du komi. Nous ne nous affrontâmes jamais en compétition officielle, nous n'en eûmes pas le temps : le hasard permit de nous éviter le temps que Kaneda retourne dans son pays d'origine. Immigré coréen de troisième génération, il intégra la Hanguk Kiwon (13). Les années aidant, nos matchs nuls devinrent fameux des deux côtés de la mer du Japon, ainsi qu'au sein du microcosme mondial du go. Un tel degré d'irréalité fut atteint que, vous le constatez, la Nihon Ki-In s'empresse de vouloir consacrer un vainqueur, histoire de désamorcer ce nœud parasite.

Des vagues s'écrasent contre la coque du ferry ; cette traversée est le moment le plus magique de mon retour, parce que nous frôlons le Ram Situ, le Pont de Rāma, cette chaîne de bancs de sable, cordon reliant symboliquement l'Inde et le Sri Lanka. J'ai un frisson toutes les fois que je le vois. Le Rāmāyaṇa (14) est une histoire que ma mère me racontait au lit, et maintenant, à l'aube de mes soixante-six ans, cela me manque terriblement. L'eau qui balance le bateau me berce intérieurement ; les rayons solaires réchauffent ma peau, bien lisse pour mon âge ; au fond de moi, je suis encore un petit garçon, et j'en mesure aujourd'hui la valeur, à l'aune de notre époque.
J'accepterai ce tournoi.
Mais pas pour la récompense, non, uniquement pour revoir mon vieil ami.


1 : Chennai (anciennement appelé Madras) est la capitale de l'État du Tamil Nadu, en Inde du sud. Chennai Egmore est une des deux gares de la ville ; celle-ci pourvoie les gares du territoire du Tamil Nadu, et la gare de Chennai Central est à vocation nationale, ayant des lignes pour Delhi, Calcutta, Bombay, Bangalore...
2 : la Nihon Ki-In est également connue sous le nom d'Association japonaise de go ; c'est la principale organisation de go du pays. Elle donne les dan (rang) et des diplômes aux amateurs et supervise le monde professionnel. L'autre principale organisation japonaise est la Kansai Ki-In
(qui faisait partie intégrante auparavant de la Nihon Ki-In).
3 : un goban est le meuble où se jouent les parties de go. C'est bien plus qu'un simple plateau, c'est une table. Le tablier de jeu est un dallage de 18 carrés (quoique pas tout à fait, il y a une différence de l'ordre du millimètre selon le côté) sur 18, ou 19 lignes sur 19. Le kaya est le bois symbolique que les Japonais affectionnent particulièrement pour la confection des goban, bois très onéreux. Les bols servent bien sûr à conserver les pierres. Les diamants noirs sont d'autant plus rares qu'ils sont pour l'immense majorité de ceux trouvés d'origine extraterrestre !
4 : clin d'œil à un personnage principal du manga Akira.
5 : le Samanalakanda ou Sri Pada en singhalais, ou Pic d'Adam, est une montagne culminant à 2243 mètres d'altitude (mais n'est pas le point culminant du Sri Lanka), et est sacrée pour de nombreuses religions. Samanalakanda signifie la « montagne aux papillons ». Maskeliya est la ville qui se situe aux pieds de ce mont.
6 : fameux jeu chinois, qui se pratique avec des dominos plus élaborés.
7 : les pierres du go se placent sur les entrecroisements des lignes. Sur certains d'entre eux, on retrouve des points noirs. Ces points noirs permettent aux joueurs débutants de s'entraîner sur des territoires de jeu plus petits, et ainsi effectuer des parties plus rapides. 9x9 et 13x13 sont également des territoires utilisés pour des compétitions officielles, en partie rapide. Les parties principales se jouent donc en 19x19.
8 : insei est le nom que l'on donne officiellement aux joueurs de go souhaitant devenir professionnels.
9 : une (sinon la) des sept plus lucratives compétitions officielles, doté d'un fort prestige.
10 : signifie littéralement « personne d'un pays extérieur », c'est-à-dire de tout pays hormis le Japon ; à ne pas confondre avec gaijin, « personne de l'extérieur », qui désigne plus particulièrement les Blancs, et connoté péjorativement.
11 : détruite par un cyclone ; en 1965 !
12 : le komi est la compensation du handicap de commencer avec les pierres noirs. Il permet de départager lors de matchs nuls, puisque quel que soit sa valeur, qui diverge selon les pays, on lui attribue un demi-point en plus, demi-point impossible à obtenir au cours d'une partie.
13 : nom de la ligue professionnelle coréenne de go.
14 : le Pont de Rāma doit son nom au récit du Rāmāyaṇa, grand texte indien. En effet, le héros, qui doit délivrer sa femme enlevée par un démon, demande l'aide du dieu singe pour qu'il appelle ses semblables afin de concevoir un pont reliant l'Inde au Sri Lanka, à l'aide de cette même population simiesque !

samedi 25 octobre 2008

Intermédiaire XXIII

L'étudiant ouvrit des paupières pesantes et scotchées par des croûtes, une nausée jouant au chat et à la souris dans son estomac. Au petit déjeuner, il avala quelque chose pour avaler quelque chose. La veille avait été laborieuse, eh bien cette journée s'annonçait pénible.

Il referma la lourde porte en acier derrière lui, renvoyant un écho métallique assourdissant dans son crâne et le couloir en béton de son immeuble. En se retournant, il manqua entrer en collision avec la volumineuse poubelle vouée au recyclage du plastique. Bien que nageant dans le brouillard il était tarabusté par un point précis, ses lèvres remuant constamment.

« Je vous présente un conte islandais intitulé "Vilfrídur plus-belle-que-Vala", texte que l'on retrouve dans le recueil "Contes d'Islande - Lineik et Laufey", édité à l'Ecole des Loisirs. L'homme qui a retranscrit ces histoires de tradition orale, à l'origine, s'appelait Jón Árnason ; lui-même Islandais, vivant au XIXe siècle... »

Totalement obnubilé par l'exposé qu'il devait rendre en fin de matinée, sans support écrit, en tenant dix minutes montre en main : voilà ce qu'il était. Le matériau sur lequel il avait travaillé était génial, ce qu'il avait produit était bon, pertinent par moments ; il se répétait cette litanie afin d'essayer de conserver sa confiance.

« Ça va être une catastrophe. Ç'a à beau être un oral blanc, tu vas te planter, un vrai festival de boulettes ! »

Cette humeur conquérante en tête, il fut distrait par une plaque gravée dans la pierre, fournissant le nom du pont enjambant la Seine que son trajet lui faisait prendre matin et soir.

« Jeanne d'Arc, j'aurais expressément besoin d'un miracle... »

Mais, non croyant, il ne comptait sur aucune aide providentielle.

« Comme c'est une Blanche-Neige islandaise, je crois qu'il serait judicieux d'évoquer celle que j'ai trouvée dans un recueil de contes africains, pour appuyer davantage sur la mondialisation... non, pas ce terme, galvaudé. Disons, universalité. Universalité de la structure de ce conte. »

Un caquètement le sortit de sa réflexion ; les colverts barbotaient dans le fleuve. Une image fugitive déboula dans sa mémoire : les crises d'angoisse du personnage principal d'une série télévisée, récemment empruntée à l'Astrolabe, impuissant devant le départ de sa piscine des canetons assez grands pour la migration. Il se boucha les oreilles.

« J'en ai marre d'être étudiant ! Vivement que ça cesse ! »

mercredi 22 octobre 2008

Intermédiaire XXII

- Votre père, lors de cet accident, a gravement été touché.
La jeune fille ne cille pas.
- ...Je vous montre ce que le scanner cérébral nous a fournis comme informations.
La doctoresse plaque la radio sur le moniteur.
- Regardez cette zone. C'est ce que l'on appelle le Pont de Varole. Il est un relais primordial du système nerveux central. Il intervient en ce qui concerne la motricité et les fonctions autonomes. En clair, dans peu de temps, votre père ne pourra plus assurer les battements de son cœur, ne pourra plus respirer par lui-même, son transit intestinal s'arrêtera, de même que la pression artérielle...
- Assez ! Elle avait serré les poings et fermé les yeux au cours de la glauque énumération, écrasant une larme qui dévale une joue. « Il est condamné à courte échéance...
- Miss Seinfeld, je ne peux pas le réveiller pour vous permettre de lui dire au revoir. J'en ai le pouvoir, certes, mais la douleur serait par trop intolérable pour lui.
- Ça ira. Merci, docteur Cambronne. »
La doctoresse partie sans un mot, la jeune femme s'approche du lit, les yeux embrumés. Puis elle s'assoit.
- Salut papa.
Le bruit caractéristique des machines hospitalières seul crevait, régulièrement, le silence.
- Tu te souviens quand je courais sur la plage à la poursuite des mouettes ? Tu rigolais toujours à me voir rentrer bredouille de ma chasse, et tu me disais qu'il aurait fallu m'accrocher des ailes pour que j'eus une chance ! Des ailes !...
Pas un son, hormis l'appareil respiratoire et l'électrocardiographe.
- Aujourd'hui, c'est ton âme que je ne peux pas rattraper. (Ses lèvres commencent indistinctement à trembler.) Je ne peux pas la rattraper et la ramener ici-bas. Alors... alors je dois te laisser t'en aller. Je t'aime, papa. Peu importe ce qu'il se passera, je ne peux pas supporter te voir lentement mourir. Ces gens qui empêchent la légalité de l'euthanasie sont totalement dénués d'humanité, ce sont des monstres d'égoïsme ; ils verront ce que cela fait, quand leur tour viendra. Comment pourraient-ils, comment peuvent-ils vivre ce passage sans rien ressentir ? (Elle pleure à chaudes larmes, ses sanglots couvrent un moment les bruits nosocomiaux.) Je t'aime, papa. Je sais que tu aurais fait la même chose pour moi, si j'avais été dans ton cas. Je sais que tu ne m'en voudras pas.
Elle se penche lentement sur le corps étendu, encore chaud, et l'embrasse tendrement sur le front d'un baiser au goût lacrymal. Elle se redresse, digne.
Une voix rugit :
- Coupez ! On la garde !

samedi 18 octobre 2008

Intermédiaire XXI

Noémie, fillette Noire de dix ans, se bouchait les oreilles, sur le pas de la bicoque en bois, pour n'entendre aucun mot du vif échange de ses parents.
- Tu m'écoutes, bon Dieu de merde ? Je veux ces trois mois de pension alimentaire dans une semaine ! Dernier délai !
- Je t'interdis de blasphémer au sein de ma demeure, brebis égarée !
- C'est ça, oui, balance-moi tes prêchi-prêcha ! Tu me files les thunes, sinon je te fais repasser en jugement et tu ne verras plus ta fille ! Une semaine ! Sept jours !
La porte grillagée claqua sèchement. En lui touchant l'épaule, la mère, comme si de rien n'était, dit :
- Noémie, grimpe en voiture. Dépêche-toi.
Dans le véhicule qui s'éloignait de Goodbee, sur Turnpike Road, le bruit du moteur se substituait à tout dialogue. La végétation alourdie du bord de la route s'inscrivait en une bouillie verte sur la rétine de la jeune fille, qui ne s'attachait à aucun point fixe. Puis, circulant sur la Republic of West Florida Parkway (1), la mère la questionna, neutre :
- Tu me fais la gueule ?
Noémie ne répondit pas.
- C'est ton droit. Mais sache que ton père, aussi gentil paraît-il, a été jugé, et ce jugement lui ordonne de me verser...
- Papa n'est pas une pompe à fric ! éclata soudain Noémie, en obstruant de nouveau ses oreilles, et montra son dos en fermant les yeux. Sa mère ne la toucha pas.
A l'intérieur du vase clos, ses sens s'adaptèrent ; les vibrations des pneus lui indiquèrent que l'on s'engageait sur le Lake Pontchartrain Causeway ; elle en avait pris connaissance consciemment car à l'aller, cela signifiait le début de la traversée pour rejoindre son papa. Mais au retour... cela s'apparentait à une lente agonie, le repère lui démolissant le cœur, La Nouvelle-Orléans lui apparaissant plus sombre que jamais.
Elle rouvrit les paupières ; le lac éclatait au soleil, qui voyageait au-dessus de nuages petits et boutonneux ; sur sa droite, un bedonnant pélican à la poche gonflée battait lourdement des ailes. Fascinée par ce bec, Noémie resta aussi longtemps qu'elle put le regarder à s'en ébahir.
Ayant tout de même un peu mal aux conduits auditifs, elle enleva précautionneusement ses doigts, et se recroquevilla dans le fauteuil. Sa mère avait allumé la radio ; les hauts-parleurs crachotèrent des paroles.
« ...est entré dans le Golfe du Mexique. Selon les dernières estimations, Katrina garde sa trajectoire sud-ouest-ouest, vers la région du Yucatán... (2) »


1 : pour l'anecdote, a été fondée une République de Floride-Occidentale le 23 septembre 1810, pendant 34 jours ! Le gouvernement américain l'annexa de force.
2 : le
Yucatán est un Etat du Mexique, c'est la péninsule qui se trouve à l'extrême nord-est du pays. Utiliser le Yucatán ajoute à la dramatisation du texte puisque l'on croit que Katrina va s'y diriger, évitant la Louisiane. De même, le prénom Noémie contient Noé (prénom choisi par pur hasard, mais qui tombe bien !), et Noé implique la catastrophe biblique diluvienne que l'on sait.

mercredi 15 octobre 2008

Intermédiaire XX

Le Cheval du Vent (1) de Galsan s'était retiré parmi les étoiles.

Galsan avait rendu son dernier souffle au matin, l'aurore assombrissant les versants couchants des monts de l'est, la lune croissante évanescente d'une beauté sublime dans ce ciel bleu-gris, Tenger (2) clignotant.

Le dernier lien qui l'unissant encore au monde terrestre venait de s'éteindre, et la vieille femme aux traits marqués, au visage buriné par le sel n'en menait pas large. Galsan représentait l'ultime ami issu de la même génération qu'elle, et sans famille, sans personne pour l'écouter et à qui transmettre ou partager, un univers disparaîtrait, lequel aurait pu profiter aux générations suivantes.

Elle se déplaçait à dos de mule, davantage commode que la marche, malgré son âge, pour retourner à Ulaangom (3) ; la bête avait servi à Galsan. Ce dernier habitait Torgalyg, village situé à l'extrémité méridionale de la république de Tannou-Touva (4). Pressentant sa fin approcher, il l'avait contactée, désirant un départ comme il se devait. Elle contourna le lac Upsa-Khol (5), remonta la rivière froide et profonde qui s'écoulait au sud de Saryg-Alak (6), et retrouva Galsan. Il était à l'article de la mort, mais il avait résisté, l'attendant calmement, sereinement.

Elle empruntait une modeste passerelle de bois quand elle fondit brusquement en larmes. Le soleil haut, Upsa-Khol scintillait des kilomètres plus loin. Des sommets dentelés et crevassés de l'Altaï en soutien, la vieille sanglotait en hoquetant ; peut-être avait-elle oublié ce que c'était, de vivre des pleurs.

Il n'y avait plus rien pour elle, aujourd'hui. Le néant envahissait son cœur, car le mince rempart venait de s'écouler en poussière. Elle voulait réagir, mais comment ? A quoi s'accrocher ? A qui ? Les traditions, les rituels, tout cela était soudain annihilé et ne servait à rien. Les quelques larmes qui s'écroulèrent séchèrent ; la mule, patiente, paissait.

Selon son jugement, il n'existait désormais qu'une issue. Personne ne souhaitait l'entendre ; l'écouter, oui. Mais apprendre ? Elle effectua un revers de la main dans le vide.

Son dernier voyage. Elle descendrait à Ulaangom, se procurerait une petite yourte – de bons tanneurs vivaient encore – et s'enfoncerait dans les montagnes, à l'ouest, loin de la ville, des rats, des vendeurs de cannabis, des abominations de l'ère moderne.

Elle s'en irait à l'ouest, et s'y évanouirait.


1 : allégorie de l'âme humaine dans la religion chamanique de l'Asie centrale.
2 : Tenger, ou Tengri, est le dieu suprême de la religion tengriste, le dieu du Ciel, qui s'oppose à la Terre-mère nommée Eje. Cette religion s'étend sur une grande partie de l'Asie centrale, tant historique que géographique. La signification de Tenger diffère selon les Chinois, les Mongols ou les Turcs, cependant, quelques dénominateurs communs existent, comme l'Arbre-Monde (différent d'Yggdrasil, lire l'Intermédiaire VII), les quatre directions (Nord, Sud...) ainsi que le soleil.
J'ai trouvé plus commode de l'imaginer en étoile, pour une résonance avec l'âme de Galsan.
3 : Ulaangom est le nom de la capitale de la province de Uvs, en Mongolie.
4 : la République de Tannou-Touva fait partie intégrante de la fédération russe.
5 : Upsa-Khol en touva, ou Uvs-Nuur en mongol, autrement dit le lac d'Uvs, est un lac faisant partie du patrimoine mondial de l'UNESCO. Etendu sur 70 000 km2, Upsa-Khol est l'un des lacs les mieux préservés des steppes et plus généralement de l'Eurasie. Il a la particularité d'être salé. Une toute petite partie du lac se situe en Russie.
6 : village localisé en Tannou-Touva, une dizaine de kilomètres à l'ouest de Torgalyg.
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